Saint-Valéry-sur-Somme
Préface au livre de Laurent Denimal : Saint-Valéry-sur-Somme, 2015
Je ne connaissais pas Laurent Denimal (j’utiliserai ici ses initiales, par commodité).
Début décembre, un nouveau mail dans ma boîte. L.D se présente, me parle de son projet de réaliser un livre, de celui d’un éditeur de le publier, il me semble important qu’une personne originaire de Saint-Valery-sur-Somme intervienne, écrit-il.
Je vis aujourd’hui éloignée de cette côte mais j’ai passé de longues heures à longer sa digue, à fouler ses pavés et Saint-Valery-sur-Somme fait partie de ma géographie intime. Quand j’y reviens, j’observe le mélange du gris et du bleu. Sa terre ocre ou émeraude. La surface de l’eau, ses poches d’étain, son ciel parme.
L.D a joint une sélection d’images à son mail. Il n’a pas choisi Saint-Valery-sur-Somme pour ses couleurs préférant le noir et blanc. Ce qui me frappe d’abord, c’est que cette ville qu’il a photographiée n’est pas celle que je connais. Ce Saint-Valery-ci m’est étranger. Je lui fais part de mon premier ressenti, de mon envie de m’associer à son travail, de l’éventualité d’une rencontre.
Mi-décembre, je reçois des images par la poste. Je te laisse découvrir le résultat de mes balades. En espérant que cela te plaise. Bien à toi, L.D.
Sur une des photographies, un personnage masculin de dos marche seul au loin. Il suit la ligne courbe de la digue face à une baie vidée de son contenu. Chaque jour, la mer lui rappelle qu’elle est la maîtresse des lieux. Elle manifeste la puissance de sa nature à heures fixes. L’eau tournoie, fait des bouillons, élargit ses cercles, creuse le sable, tourne en spirales, s’infiltre dans les échancrures de la côte jusqu’à recouvrir l’ensemble de sa surface. Les oiseaux la sentent monter, ils poussent des cris, ils font des ronds dans le ciel. Flux. Reflux. Plein. Vide. Noir. Blanc.
Ici l’homme sait qu’il est autorisé à vivre mais sous certaines conditions. Et c’est d’elles dont parlent les photographies de L.D. Il a photographié la manière dont on habite la ville. A Saint-Valery-sur-Somme, l’homme a fait un pacte avec la nature. Depuis chacun se fait face, se regarde, se surveille, se scrute en silence. Comme sur cette image. Au premier plan une large bande herbeuse, sauvage, au second, des arbres aux branches effilées par le vent s’efforcent de tenir droit, puis des maisons, dont on n’aperçoit que les toits, sont tapies, embusquées dans le fond de l’image, en situation de repli.
Mieux vaut parfois être à l’abri. Comme ce dimanche de janvier. J’ai rendez-vous avec L.D à midi. Les bulletins météo annoncent de fortes rafales de vent, du grain, des pluies. A certains endroits, on craint que la digue ne joue pas bien son rôle, qu’elle lâche. Je ne rejoindrai pas Laurent à Saint-Valery. Pas de risques inutiles. Ce jour-là, les lumières des décorations de Noël ne seront pas allumées et le manège sur le port restera emmailloté dans son étui de plastique. Personne ne viendra sur la digue. La majorité retranchée derrière ses murs attendra que cela cesse.
L.D parle des lignes que l’on trace, des chemins qui se frayent, des espaces qui s’ouvrent et qui se ferment. Il décrit le quotidien de la ville, le caractère qu’elle s’est forgée au fil des heures. Il a bien fait d’en abolir les couleurs, il m’a révélé la manière dont on s’organise bord à bord, côte à côte.
Ici, c’est une haie à la ligne soignée qui préserve des assauts du dehors. L’intimité est à l’abri. Parfois elle se dévoile. Comme sur ce cliché, un homme et un enfant avancent guidés par la lumière du jour comme par le faisceau d’un phare. L’enfant fixe le sol blanc ; en contrebas, une ombre qu’il ne peut encore voir est dessinée par le jeu mouvant des arbres et du soleil.
Autre cliché, autre scène. Dans cet espace structuré en aire de jeux, le temps de la nature cohabite avec celui de l’existence. La nature, silencieuse, accueille, illumine. Elle accepte docile qu’un autre ordre se superpose à celui qu’elle impose.
Eléonore Lelong
Légende : 2015, Saint-Valéry-sur-Somme, photo Laurent Denimal.
https://www.laurentdenimal.se