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Joyeux rituels

Prisca Martin, que ses amis surnommaient Pressy, était sûre de ses sentiments. Et ce que Mike venait de lui avouer la rassurait. Si l’été dernier, il sortait avec cette grande blonde délurée de Milène, c’était à elle et à elle seule, sa douce-Pressy-chérie qu’il pensait. Comme si cela ne suffisait pas, avec aplomb il ajouta : « je détestais ce mec avec qui tu sortais ». Ce détail impressionna Pressy autant qu’il la ravit. Comment Mike se serait souvenu de son ex s’il ne s’était jamais intéressé à elle ? Il se glissa hors de ses bras. « J’te ramène un verre bébé. » Mike disparut de l’autre côté du salon et Pressy resta seule sur le canapé où un instant plus tôt il l’embrassait.

Autour d’elle, la fête battait son plein. C’était une soirée de Nouvel An comme elle en avait rêvé, mélange de rires, de cris de joie et de bouteilles que l’on débouche. Mais l’évocation inattendue de Jean, cette année qui se terminait, cette autre qui commençait, tout cela ravivait des souvenirs qu’elle croyait définitivement enterrés.

Pressy n’avait eu aucune nouvelle de Jean dont elle s’était séparée à la fin de l’été. Les premières semaines, son ennui la fit regretter sa décision brutale de le quitter. Un soir, seule face à son écran d’ordinateur, elle constata que Jean l’avait supprimée de son compte Facebook. Pressy s’était d’abord offusquée. Ne plus faire partie de sa vie réelle justifiait-il d’être rayée de son cercle d’amis virtuels ? Puis vite, elle avait décidé de s’en amuser. Et quelques jours plus tard, elle s’en vantait auprès de ses amies. « J’ai une bonne nouvelle les filles, Jean m’a virée de son Facebook ! » Réaction qu’elle jugeait idiote mais qui la confortait dans sa décision. Elle avait vraiment bien fait de se séparer ce coincé.

Quand elle avait quitté Jean, l’été finissait. Elle avait trouvé ce moment idéal pour mettre un terme à une relation qui n’avait que trop durer et dont elle ne supportait plus les modalités. Fin août, Jean rentrait d’un séjour à Argelès. Sa famille avait un appartement face à la mer et pour habitude, d’y passer les vacances. Comme chaque été, Jean les rejoignait. Il avait insisté, « mes parents t’adorent, ils seraient ravis… ». Il aurait tant voulu que sa douce-Pressy-chérie l’y accompagnât. Pressy aurait adoré passer des vacances à Argelès mais sans les parents de Jean… « Pourquoi ne profiterions-nous pas seuls de l’appartement ? », l’interrogeait-elle naïve. Jean d’abord embarrassé puis agacé, avait fini par refuser tout arrangement. Ils avaient passé une soirée épouvantable. Vers deux heures du matin, ils avaient convenu que Jean partirait seul. Dans un élan que Pressy trouva pathétique, il l’avait pris dans ses bras et lui avait susurré à l’oreille d’un ton plaintif, « je t’aime ma Pressy, ma douce-Pressy-chérie, je te voudrais tant avec moi ». Pressy resta sèche et froide les jours suivants. L’entêtement de Jean l’avait déçue. Peut-être avait-elle inconsciemment cherché à le mettre à l’épreuve. Et sa réaction avait confirmé ce qu’elle avait pressenti. Jean était d’une mollesse inquiétante dès qu’il passait la porte d’entrée de la maison familiale. Le dimanche, Pressy et lui étaient régulièrement invités chez les parents de Jean. Dans les premiers mois de leur relation, Pressy se pliait joyeusement à ses invitations. Son plaisir diminua quand elle réalisa que cette escapade dominicale prenait la forme d’une habitude détestable.

Après le déjeuner, Jean disparaissait avec son père, la laissant seule pendant des heures qu’elle trouvait interminables. Tous deux adoraient les voitures de collection. Et une Jaguar rose saumon qu’ils avaient entrepris de retaper, trônait dans le garage. Pressy s’installait dans la bibliothèque de la maison familiale tandis que Jean et son père s’adonnaient à leur passion commune. Patiente et avide de lectures, Pressy laissait glisser son doigt au hasard des titres rangés méticuleusement sur les étagères. Des ouvrages d’historiens de la Rome Antique, des biographies d’empereurs romains ou des textes de philosophes tels que Cicéron ou Lucrèce recouvraient les murs de la pièce. Pressy en tournait mollement les pages tandis que la mère de Jean s’affairait à la cuisine. Elle préparait selon la saison, des confitures avec les groseilliers du jardin ou des pâtés avec le gibier tué par son père lors de ses parties de chasse.

Fin août, Jean rentra d’Argelès. « Il y a un je-ne-sais-quoi qui a changé chez toi » lui dit-il lucide. Pressy avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Elle lui avoua qu’il ne lui avait pas manqué. Elle avait tant redouté son départ. Mais elle ne s’était pas excitée à la lecture de ses messages enflammés, ni à l’idée de le revoir. Jean voulait comprendre. Qu’était-il arrivé ? Avait-elle fait une rencontre ? Avait-il fait quelque chose qui l’eût blessée ? Pressy ne sut rien dire de plus que décrire son cœur froid, glacé à la suite d’événements diffus dont elle ne pouvait restituer avec justesse la chronologie. Elle ne l’aimait plus. Voilà tout. De cela, elle était sûre. Il ne lui avait pas manqué et elle préférait ne pas le revoir.

Comment aurait-elle pu lui confier ce qu’elle avait ressenti ce dimanche après-midi dans la bibliothèque familiale ? Assise dans un fauteuil de velours jaune, elle feuilletait « Les vies des hommes illustres » de Plutarque quand soudain elle leva les yeux sur ce qui l’entourait. Sur le piano, des photographies, les frères et sœurs de Jean, en mariés. Deux portraits en pieds posés sur des napperons. Au mur, des visages dans des médaillons encadrés. Des images passées, jaunies, d’un autre temps. « Le temps s’est figé autour d’eux », pensa-t-elle. Et Pressy refusait de se retrouver enfermée dans un cadre en bois, « que celui-ci fût de qualité ou bon marché ».

Minuit approchait. Au moment où Pressy sortit de sa rêverie, on sonnait à la porte. Un groupe de filles fit une entrée remarquée dans le salon. Elles criaient « bonne année !!! », des bouteilles de champagne à la main qu’elles tenaient comme des trophées. L’une d’elles retira d’un geste décidé ses escarpins dorés, elle faisait couler du champagne dans sa chaussure. « Monte le son bébé, on va s’éclater » criait-elle au dj. L’autre était coiffée d’une perruque. Des cheveux raides d’un rose fluorescent lui entourait un visage à l’allure de poupée. Elle posa ses lèvres maquillées sur le goulot de la bouteille. Elle s’affaissa sur le sol, prit appui sur ses genoux, le dos droit, le poing levé comme si elle sortait victorieuse de cette année qui finissait. Au bout de dix secondes environ, Mike apparut au milieu de ces délurées, lui aussi avait une bouteille à la main. La fille au sol, l’attrapa par la taille, « Eh bébé donne moi un peu de ton jus » hurlait-elle. Elle l’attira vers lui puis se jeta sur ses lèvres pour l’embrasser. Pressy assistait consternée à la scène. « Qu’est ce tu fais bébé, viens danser ! » lui lança Mike décidé. Il lui saisit vigoureusement la main pour la faire venir sur la piste. En quelques secondes, Pressy se retrouva agenouillée sur le sol. L’une des filles la fit boire. Du liquide coulait sur ses joues ; Mike la releva, la serra fort contre lui. Il l’embrassait dans les cheveux, dans le cou, le dj avait augmenté le son, on se pressait sur la piste, Mike remuait de plus en plus fort son corps contre celui de Pressy et elle l’entendait lui susurrer « Bonne année ma Pressy, ma douce-Pressy-chérie ».

Eléonore Lelong

Légende : 2011, Saint-Blimont, photo Catherine Duverger