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Photos souvenirs

Le mois précédent, c’était à la fin de l’été, ils avaient fêté leur anniversaire de mariage. Tous ceux réunis pour l’occasion pourraient en témoigner, jamais nous n’aurions cru cela possible, jamais nous n’aurions douté, soupçonné, enfin cru qu’Anna et David, non jamais… Leurs amis ne formuleraient que de faibles hypothèses, sans conviction, ils se refuseraient à expliquer le geste d’Anna car c’était prendre le risque de menacer l’équilibre fragile qui les caractérisait eux aussi. Jamais nous n’aurions pensé…

Cet après-midi là, Anna sentit un changement s’opérer en elle. Elle aurait pu le dater, en faire la généalogie, mais jamais elle n’aurait pu l’expliquer. Pourquoi avait-elle soudain considéré que cela ne pouvait plus durer ? Rétrospectivement, elle pourrait considérer certains événements comme décisifs mais il lui serait impossible d’en donner une explication rationnelle.

Cette journée était banale, froide sans être glacée, le soleil voilé n’avait distillé qu’une lumière faible mais suffisante, Anna n’aurait pas voulu que cela se fit au grand jour.

Dans l’après-midi, il y eut une première fausse note. Anna travaillait à son bureau puis elle eut l’envie soudaine de s’étendre. Sur le palier du premier étage, elle se dirigea vers la porte de la chambre d’amis. La pièce était plongée dans une obscurité silencieuse, elle n’a pas été occupée depuis trop longtemps, pensa-t-elle. Elle s’allongea sur le lit, elle ferma les yeux et très vite elle s’assoupit. Quand elle se réveilla, elle avait en tête des images de cette fête qu’elle et David avait organisée un mois plus tôt pour leur anniversaire de mariage. Dans son rêve, David l’embrassait si longuement que tous les invités finissaient par déserter la pièce considérant qu’ils ne pouvaient être les témoins de leur impudeur.

Anna voulut feuilleter les photographies prises ce jour-là. Elle les chercha dans un tiroir puis elle s’assit en tailleur sur la moquette beige bouclée du bureau. Tandis qu’elle les feuilletait, elle ne pouvait s’empêcher de penser, pourtant personne d’autre que David n’y serait parvenu. Puis elle avait eu envie d’en voir d’autres, plus anciennes. Anna compilait leurs bonheurs passés avec une fierté conjugale qui amusait David. Photographies des anniversaires, vacances, voyages et autres fêtes s’amassaient dans les placards du bureau et des chambres du premier étage sans que ni elle ni lui ne les regardent jamais.

Elle retrouva sous un bric-à-brac d’objets, celui qui rassemblait les photographies de leur voyage en Italie au cours de l’été 76, un été caniculaire, décisif. Anna et David étaient souvent retournés en Italie, Rome, Florence, Naples, puis plus au sud encore, dans les Pouilles. De l’Italie, ils aimaient ses étendues désertiques, abandonnées, ses villages suspendus, ses villes bruyantes, écrasées de soleil et d’histoire.

Sur l’une des photographies, Anna portait un short court, des tennis blancs et un haut de maillot de bains au motif floral chamarré. David, un bras qui entourait sa taille, affichait un sourire blanc, lumineux.

Une avidité dévorante émanait de lui. Anna avait la tête posée sur son épaule, le regard évasif comme pour lui opposer un dédain amusé. A l’arrière plan, la place Navona était baignée de touristes et de lumière jaune. Anna se souvint avec effroi de cet été-là et de la chaleur qui exhalait de leurs peaux brûlées par le soleil. Un frisson la parcourut au souvenir de cette sensation lointaine.

Puis elle descendit au rez-de-chaussée. Dans la cuisine, les chiffres lumineux d’une horloge digitale affichaient 19 heures. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur et elle se décida à cuisiner les filets de poulet qu’elle voyait depuis trop longtemps dans ces compartiments.

Dans le silence de sa maison de banlieue, elle consultait un livre de recettes. C’est à ce moment précis qu’eut lieu la deuxième fausse note. Le téléphone sonnait, Anna hésita un instant avant de décrocher, elle le fit à la quatrième sonnerie, à l’autre bout du fil, c’était David, son mari.

— Ne m’attends pas pour dîner chéri !

David avait un dossier urgent à boucler, rien de plus, une surcharge de travail banale et compréhensible. Il travaillait dans un cabinet d’architectes dont il était l’un des cofondateurs, et souvent des dossiers importants le retenaient au delà des horaires de bureaux dans les locaux désertés d’un immeuble de verre et de béton construit à la périphérie de la ville.

Elle l’écouta dérouler ses explications habituelles sur ses clients et les précisions de dernière minute qu’il devait apporter au dossier « sans pouvoir s’y soustraire», disait-il. Puis il prit une profonde inspiration, comme s’il avait besoin d’air. Et Anna le connaissait trop pour être dupe de ce ton de voix doucereux avec lequel il lui demandait :

— Ta journée ma chérie ?

Elle aurait voulu hurler, briser la coquille qui entourait son mensonge mais au lieu de cela elle s’entendit lui dire d’une voix monocorde :
— Bonne, fructueuse, j’ai même cuisiné du poulet tandoori !

Elle reprit d’un ton hésitant :
— Vers quelle heure penses-tu être à la maison ?

Un silence puis, plein de tact, David dit :
— Aussi tôt que je le pourrai, 23 heures au plus tard.

Malgré le ton attentionné de David, Anna eut l’impression d’avoir reçu un coup dans le ventre. Elle regarda l’horloge lumineuse, elle affichait 19h47. Elle ajouta :
— Si tard ?

Et David dit avec une fermeté soudaine :
— Pas avant non, mais je ne veillerai pas au-delà.

Puis ils avaient raccroché et Anna avait gardé la main serrée sur le combiné, elle ne pouvait le lâcher, il était sa béquille, ce qui l’aidait à tenir debout.
Elle imaginait David dans la lumière artificielle de son bureau, face à son écran d’ordinateur, étendu dans son fauteuil, les mains derrière la tête. Elle se sentit écœurée à l’idée qu’il fut soulagé d’avoir réglé cette question d’horaire, il avait réussi à se laisser le champ libre pour les deux heures à venir.

Anna ne toucha pas au dîner. Elle avait la nausée à l’odeur des épices indiennes qu’elle avait utilisées pour la marinade. Elle avala deux bouchées de riz parfumé avec quelques gouttes d’une sauce à la menthe qu’elle avait préparée avec des feuilles fraîches.

Dans son bureau, David se frottait le visage avec les mains, désormais, il lui mentait. Il mentait à Anna et pourtant il n’aurait voulu que personne touchât à un de ses cheveux. Il aimait Anna par dessus tout, jamais il n’aurait laissé quiconque lui faire de mal.

Avant de dormir ce soir-là, Anna déambula dans le salon, lumières éteintes. Elle n’avait rien dans le ventre et elle voulait dormir d’un sommeil long et réparateur. Elle savait qu’elle ne supporterait pas de le sentir s’étendre à côté d’elle. Elle avala deux somnifères pour être sûre de trouver le sommeil et surtout ne pas penser à ce qu’elle ferait les jours prochains, c’était encore trop tôt et elle voulait à tout prix éviter toute confrontation.

Eléonore Lelong

Légende : Extérieur nuit, photo anonyme