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Voyage à la carte

La Ford Taurus filait à travers les chemins sinueux laissant derrière elle des nuages de poussière d’été. Mon frère était au volant, à l’arrière, Holly et Neil, un couple d’Américains rencontré six mois plus tôt sur le site Internet « Holiday Exchange ». Le poste autoradio fixé sur le tableau de bord laissait filer entre ses têtes de lecture un morceau de Charlie Parker, « Take five », qui ne semblait émouvoir nos passagers, ni susciter chez eux l’envie d’engager la conversation. La fatigue du voyage, probablement.

A quatre, nous rejoignions notre maison familiale de Saint-Valery-sur-Somme, que nous échangions contre leur appartement situé dans l’Utah, à l’ouest des Etats-Unis, à Salt Lake City non loin de Las Vegas. La Picardie maritime, ses bocages, ses gris bleutés et ses verts grisés, sa baie, sa côte moutonneuse, ses casinos du bord de mer et en échange, les néons outrageusement colorés de Las Vegas, les grandes étendues de l’ouest américain, le Nevada, l’Oregon, la Californie et les déserts de l’Arizona.

Mon frère Paul cultivait une passion pour le continent américain depuis qu’un oncle l’avait affublé d’une casquette à l’effigie des « Boston Celtics » au retour d’un voyage sur la côte est des Etats-Unis. Paul s’était alors épris de basket, avait entamé une collection de vignettes autocollantes Panini représentant les joueurs en action et tentait des paniers dans le cerceau métallique vissé un peu plus haut chaque année sur le mur. Admirative, j’imitais les chorégraphies de pom pom girl, en levant les bras vers le ciel à chaque fois qu’il marquait.

Je commençais à trépigner sur le siège de la Taurus et adressais des sourires contraints à nos hôtes, gênée par le peu de fluidité de mon anglais et plus intimement inquiète de la réaction d’Holly et de Neil lorsqu’ils découvriraient leur lieu de villégiature.

Paul et moi, partions le lendemain matin, de l’aéroport de Roissy. Nos hôtes, avaient, par mails interposés, proposé de nous y accompagner, arguant qu’ils en profiteraient pour découvrir la capitale avant de regagner la baie de Somme, une des plus belles du monde, label que nous ne contredisions pas puisqu’il nous avait enfin permis d’organiser cette traversée de destins croisés.

Quelques centaines de mètres après avoir dépassé le panneau Abbeville, Paul donna un salutaire coup de volant à droite et laissa glisser les pneus de la Ford entre les allées de peupliers le long des routes de campagne qui nous emmenaient tout droit dans le port de la cité médiévale.
Les villages se succédaient, Cambron, Cahon, Saigneville, qui semblait prendre soudain des allures de Far West, puis Boismont, Pinchefalise et les mâts des bateaux de plaisance apparaissaient enfin à l’horizon du pare-brise.

Holly lâcha un « very charming » rassurant alors qu’elle dépliait ses longues jambes à la descente de voiture. Paul proposa à nos hôtes une courte balade sur la digue avant le dîner. Holly acquiesça, ce qui ne sembla pas au goût de Neil qui préférait se reposer sur la terrasse. Il était presque chez lui après tout.

Nous foulions les planches du quai, l’eau avait déserté la baie laissant apparaître des étendues de vase sur lesquelles les petites barques commençaient à s’assoupir.

Paul semblait s’être résigné à toute explication. Nous marchions tout aussi silencieux que la brume qui montait au loin et laissait passer à travers elle les lumières du petit port de Crotoy qui nous faisait face.

— In the front, an other charming place, Le Crotoy, tenta Paul qui prenait soudain un accent improbable.
— Oh, very nice !, répondit Holly dans un sourire.

A notre retour, Neil était étendu sur le rocking-chair de la terrasse, les bras ballants de chaque côté des accoudoirs, la bascule stoppée par le poids de son corps, endormi profondément. Le visage d’Holly se crispa à la vue de son husband de mari étendu. Je lui indiquai que nous allions dîner avant d’entamer une partie de poker, proposition qui remit aussitôt Neil d’aplomb.

Je les rejoignis dans la salle de jeux, Paul faisait rouler les jetons de couleur entre ses doigts, Neil les bras croisés fit un signe de tête impatient en direction d’Holly qui prit place en prenant soin de ne pas froisser le délicieux jersey de sa robe et prolongea son geste en donnant d’un revers de la main l’ordre de distribuer les cartes.

— J’ai vu l’étoile de la chance dans le ciel de Saint-Valery-sur-Somme, n’attendons plus, jouons !, lança-t-elle apparemment amusée par la partie qui s’engageait.

Cette grande brune qui tenait avec élégance les cartes à jouer ne s’était jusqu’alors que très peu exprimée dans notre langue. « La plus belle baie du monde » avait-elle déclamé à notre retour de balade, sur un ton qui frôlait l’interrogation, comme si elle demandait encore à voir ou qu’elle hésitait sur la précision de son langage.

Deux, puis trois puis cinq cartes retournées sur la table et la partie de poker Texas Holdem pouvait commencer. Holly et moi tirions à intervalles réguliers sur nos fines Vogues menthol qui dessinaient des ronds de fumée blanche et légère dans la pièce. Nos lèvres aspiraient délicatement les vapeurs ocre qui se dégageaient de nos ballons de cognac et ne laissaient échapper que les quelques mots utiles à la partie.

Chacun de nous connaissait bien les règles du jeu et gardait les yeux rivés sur sa main, n’attachant d’importance à l’autre que dans les cartes qu’il déposait sur le tapis. Battre les cinquante-deux cartes, faire glisser les jetons vers le centre du tapis, les seuls visages que nous observions étaient ceux des figures dessinées sur les cartes à jouer, un valet rieur, un roi au revers de la main péremptoire, une dame précieuse.

Neil, impassible, jetait des regards furtifs au dessus de ses demi-lunes. Il avait l’attitude d’un joueur prudent qui préférait ne pas s’engager lorsque l’un de nous augmentait la mise. Il observait avec insistance Holly dont les yeux reflétaient le jeu. Neil finit par lui lancer une phrase dont le sens nous échappa mais qui décida Holly à quitter la table. Je proposai de l’accompagner.

— The most beautiful bays in the world and the most beautiful boys !, me glissa-t-elle à l’oreille alors que nous nous éclipsions de la salle de jeux. Je décidai de regagner moi aussi ma chambre pour y terminer mes valises. Réveillée quelques plus tard par mon frère qui me secouait le bras, j’apprenais que Neil était entré dans une colère noire :
— Viens vite ! Il est furax l’Américain…, on a joué gros ! , balbutiait Paul. Je crois bien que je l’ai plumé, j’ai déconné… j’ai déconné…

J’apprenais que Neil accusait Paul d’avoir triché et proférait des insultes à son endroit. Abasourdie, je proposai vainement à mon frère de régler cette affaire le lendemain mais désormais trop éveillée, j’acceptai de le suivre.

Dans la salle de jeux, des piles de jetons colorés sur le tapis représentaient une somme d’argent que mon esprit ne parvenait pas à quantifier. Je trouvai la porte de l’entrée grande ouverte, entendis les pas de Neil dans les graviers, il marmonnait en direction de la digue.

Quelques heures à égrainer encore et nous emmènerions cette malencontreuse partie de poker au fond de nos valises rangées dans le coffre de la Taurus.

Au réveil, le lendemain matin, je trouvai Neil à la même place que la veille, à notre retour de balade. Assis dans le rocking-chair, ses bagages pas encore défaits jonchaient le sol de la terrasse. « I return to Salt » m’annonça-t-il en guise de bonjour, décidé à repartir dans ses contrées américaines dont je réalisais que nous ne les foulerions pas de si tôt.

Une horde de mouettes en pleurs prit son envol vers le ciel d’argent, leurs corps fragiles de volatiles, ses petites ossatures recouvertes d’un léger duvet de plumes s’engageaient dans une trajectoire incertaine. Avec une force aussi folle que celle de Neil ce matin de juillet qui aurait dû être celui de mon départ, elles se dirigeaient vers un continent que je fus forcée de continuer à seulement imaginer.

Eléonore Lelong

Légende : 1981, Cuba, Martha Rosler