Skip to main content

On ne sait jamais avec les arbres

Emma a préparé une valise rectangulaire qu’elle a glissée sous le meuble dans l’entrée. Quand elle sort de la cuisine, elle aperçoit l’ombre dessinée par la poignet sur le carrelage. A ce moment précis, Emma est sûre de ses gestes, de son choix. Elle ne veut plus de ces projets qu’elle et Richard ont formé au coin de cette table dans la cuisine. Elle ne veut plus y penser, juste se glisser sous les draps, attendre que comme chaque soir il la rejoigne puis que vite, il s’endorme. Cela l’a toujours étonné cette rapidité avec laquelle il tombe dans le sommeil. D’une minute à l’autre, il est comme emporté et elle y assiste chaque soir les yeux ouverts.

Dans le salon, la télécommande posée sur l’accoudoir du fauteuil du salon, Richard se plaint du programme. Emma lui conseillerait bien d’éteindre mais elle sait que c’est inutile. Richard aime la danse des images colorées et faire mine de ne pas s’y intéresser. Deux heures plus tard, Richard endormi a la tête renversée sur le dossier. Emma appuie sur la télécommande pour éteindre le téléviseur.

La nuit est silencieuse. Le bruit d’une voiture qui ralentit à l’angle de la rue puis plus rien. Juste le silence glacé. L’écran du radio-réveil affiche 1:37. Le point à côté des chiffres rouges lui rappelle que la sonnerie se déclenchera dans quelques heures, à 6 heures 30 précises. Emma pense à ces sonneries qui depuis trois ans lui cognent la tête et à la main de Richard chaque matin sur le plastique noir de l’appareil.

Emma écoute Richard respirer à côté d’elle. Déjà la nuit dernière, figée sur le bord du lit, elle a attendu d’être sûre de son sommeil. Un instant, elle a peur, elle sent son cœur battre plus fort contre sa poitrine ; la respiration de Richard est soudain en suspension dans la chambre puis le bruit machinal de son souffle lent et régulier reprend. Comme s’il résistait à une idée inconsciente, il émet quelques bruits syncopés, tourne nerveusement la tête puis ses inspirations et expirations retrouvent le rythme d’un sommeil paisible.

Ce soir, Richard dort profondément. Emma se glisse hors du lit. Elle s’aide de ses paumes sur le matelas pour faire contrepoids et éviter que Richard ne se réveille.

Pendant qu’elle se faufile à travers la porte de la chambre, elle prie, pour que Richard ne s’aperçoive de rien.

Une fois dans le couloir, Emma s’arrête pour écouter. Elle a laissé un espace entre la porte et le chambranle. Fermer complètement la porte lui donnerait l’impression de perdre le contrôle sur ce qu’il se passe derrière. Ainsi elle peut garder un œil sur le sommeil de Richard. Elle l’entend respirer.

La maison est plongée dans l’obscurité. Les volets ajourés lui sont utiles, ils laissent passer des rets de lumière nocturne. Ils lui évitent de se prendre les pieds dans un de ses fichus trucs toujours là où on ne les attend pas. Un cendrier qui traîne sur le sol et une bouteille de bière vide que Richard a pris l’habitude de boire chaque soir devant la télévision. Elle doit s’en méfier. Il ne débarrasse jamais rien, comme s’il comptait sur elle pour le faire. Il a des tas de théories là-dessus. Quand elle lui fait remarquer des choses simples comme tu aurais pu ranger cette boîte dans le placard, à trop les laisser à l’air libre, ces trucs finissent par devenir immangeables, Richard a toujours des réponses toutes faites mais il ne change jamais ses habitudes. Richard ne s’est jamais donné beaucoup de mal en la matière.

Le jardin est plein d’une lumière noire. Depuis la fenêtre de la cuisine, la pelouse est d’un gris uniforme ; la mare asséchée dessine au milieu une tâche circulaire de bitume sombre. Emma fait couler un mince filet du robinet pour se servir un verre d’eau fraîche.

A travers la fenêtre, elle distingue l’humidité de la nuit perler sur les feuilles du laurier rouge du jardin qui ont poussé jusqu’au rebord. Aucune feuille sur les branches des arbres jusqu’au printemps prochain ; on dirait même qu’ils ont l’air triste à cette idée. On ne sait jamais avec les arbres, on ne sait jamais rien sur rien en fait.

Le soir parfois, tandis qu’elle et Richard sont assis dans le salon, l’acuité de ses pensées est telle qu’elle doute de ses silences. Elle est assise sur le canapé, lui dans le fauteuil, les reflets de lumière du téléviseur dansent sur leurs visages. Ses monologues intérieurs s’impriment avec une telle force dans son esprit qu’elle craint de les voir se briser en mille morceaux coupants sur le tapis du salon. Mais quand elle tourne la tête, Richard est toujours aussi confortablement enfoncé dans le fauteuil et ses longues jambes, étendues dans le moelleux de la laine synthétique à ses pieds.

Eléonore Lelong

Légende : 1975, Semiotics of the kitchen, Martha Rosler