Hyères, stoïque
Je feuilletais les pages d’un stoïcien, Sénèque. J’avais besoin de trouver quelque réconfort dans les livres. Ceux des philosophes y parvenaient parfois même si bien souvent encore ils me tombaient des mains.
J’avais acheté ce manuscrit quelques années plus tôt chez un bouquiniste. Ses pages étaient fines comme les feuilles à rouler des cigarettes et sa couverture, d’un beige rosé délavé. Il avait pour titre, « De brevitate vitae ». Mes heures de cours de latin m’en faisaient entrevoir le sens, quoique sans elles, j’aurais pu aussi je crois aisément le deviner. Lucrèce dissertait donc « De la brièveté de la vie ».
Ce livre faisait partie de ma bibliothèque pourtant jamais je ne l’avais lu. Je dus passer entre ses feuilles la pointe d’un couteau pour découvrir certains passages. J’y trouvai une enveloppe. Elle avait été envoyée par une mère à sa fille, à Hyères. Elle lui demandait l’argent de son livret, 30000 pour le loyer, elle s’inquiétait aussi des tissus, draps et serviettes qu’elle croyait avoir oubliés sur le siège arrière de la voiture, les avait-elle ? Si tel était le cas, elle la remerciait de les lui faire parvenir. Je regardai la date sur l’enveloppe. 1966. J’étais moi aussi à Hyères cet été et ce courrier me rappela à mon souvenir. Hyères donc, une ville surannée, escarpée aussi, des petites rues enlacées recouvrent le dôme de terre sur lequel Hyères s’est construite. Depuis ses hauteurs, on perçoit toute la baie, un demi-cercle de terre de roc brune creusé par la mer, des îles aussi, Porquerolles, Port-Cros et au loin, l’île du Levant. Elles sont trois, nous, nous étions deux, et on se tenait face à face.
Nous sommes arrivés à Hyères sous une pluie fine et inopportune. Silencieuse, elle a accompagné nos vacances. Nous étions en juillet. Si nous avions choisi le sud de la France pour son soleil définitif, nous n’y trouvions que pluies et orages sur des vallons côtiers traversés par un mistral têtu qui nous obligeait à nous réfugier résignés, dans la voiture, un café ou dans la chambre d’un hôtel. Quelques mois plus tôt, nous étions à la montagne. C’était à la mi-mars et les jours qui précédèrent notre départ, Jean n’avait cessé d’interroger la page météo de son i-phone. Elle lui répétait inlassablement que le niveau de neige sur les pistes était nul. Un matin, il m’appela plus tôt que d’habitude. Il avait une fois de plus consulté la météo de notre futur lieu de villégiature, et les nouvelles n’étaient pas bonnes. Espérant que la nuit aurait fait son œuvre, il dut se contenter d’un taux d’enneigement faible, de pistes praticables le matin, réservées aux bons skieurs, difficiles d’accès après 13 heures. Seule la moitié du domaine skiable de la station était accessible. Il avait précipitamment composé mon numéro, et pendant une vingtaine de minutes, Jean me tint un discours dont je ne savais si je devais le croire ou non ; il disait vouloir annuler, me demandait de consulter d’autres sites de location pour réserver ailleurs, loin, loin de cette station désertée par la neige, il voulait un appartement dans le sud, près de Marseille ou de Montpellier, car disait-il, nous en profiterions pour rendre visite à des amis.
Je comprenais sa déception mais j’étais surprise par cette envie soudaine d’annuler des vacances dont nous nous réjouissions depuis des semaines. C’était inutile d’aller là-bas, il craignait de s’y ennuyer. Je m’étonnais que la neige inverse à ce point son envie de partir. Pour la première fois, nous nous apprêtions à passer une semaine complète ensemble. Je l’écoutais me parler de ce projet avorté, sans réussir à lui couper la parole, le calmer ou simplement le rassurer. Il semblait ne pas m’entendre, il reprenait la conversation là où il l’avait laissé quelques secondes plus tôt. Jean défendait ses arguments avec une ferveur qui étrangement, n’avait sur moi aucune force de persuasion. Je ne comprenais pas ce revirement soudain et je restais persuadée que la semaine suivante, nous serions dans cet appartement, dans cette station de ski, avec ou sans neige. Cet élément déterminant selon lui, me semblait secondaire, et j’assistais impuissante à sa déception. Nous pourrions skier le matin, mais cette idée ne suffit pas à le calmer. L’énergie qu’il déployait à tenter de me convaincre d’annuler notre séjour étouffa celle que j’aurais pu utiliser à le persuader du contraire.
L’été qui suivit, dans les rues de Hyères, Jean garait la voiture sur une place minuscule tandis que je réajustai mes mèches dans le miroir rectangulaire d’un pare-soleil inutile. J’observai discrètement les gens sur le trottoir. Ils marchaient le dos courbé, comme des virgules entre des phrases que ni lui ni moi ne prononcions. Jean considérait en silence, à tort selon moi, à raison selon lui, (tel était le fossé qui nous séparait), que comme cette pluie qui tombait, le sort s’acharnait sur notre histoire et avec lui, que son déroulement nous échappait. Il pensait que comme ces gens dehors, nous nous évertuions à braver des conditions fatales auxquelles nous aurions mieux fait de nous soumettre.
Je ne sais pas, – et peut-être ne saurait-il pas me le dire aujourd’hui encore -, si ce jour de juillet, il considérait que les dés étaient pipés, et la fin de notre histoire déjà écrite.
En cette fin de matinée mouillée, quand la voiture dépassa le panneau d’entrée de la petite ville côtière d’Hyères, peut-être avait-il cessé de placer tout espoir dans notre relation. La savait-il promise à son issue fatale ? Selon cette théorie, il eût été inutile d’aller plus avant dans ces journées de vacances, pourtant nous avons continué de parcourir les routes du sud. Chaque journée avait un goût d’éternité (finalement assez détestable). Jean comme moi ne pouvions que préférer la saveur sèche et définitive d’une fin à laquelle pourtant nous ne parvenions à nous résoudre.
Sur le trottoir, ceux qui portaient un chapeau devaient se forcer à le tenir sur la tête. Nous sommes descendus de la voiture. Dans les rues de la ville, nous ne savions pas où nos pas nous emmenaient. Je proposai de visiter un musée, nous éviterions au moins la pluie. Nous prîmes la direction de l’office de tourisme. Sur un des dépliants, je repérai une maison construite dans les années vingt, imaginée par deux mécènes amoureux, Marie et Charles de Noailles. Ils avaient choisi Hyères pour donner vie au projet d’un lieu d’habitation d’un genre nouveau qui tranchait avec le style balnéaire de l’époque. J’apprenais que Man Ray, Cocteau, Bunuel, Dali y avaient séjourné et ce qu’ils avaient imprimé dans la villa en faisait un lieu de visite idéal.
Dans l’office de tourisme, nous étions nombreux en quête d’une activité à l’abri. Je pris place dans une des files. Tandis que j’attendais, j’observais Jean faire défiler des informations sur l’écran de son i-phone.
Au guichet, la jeune demoiselle qui avait trouvé un job d’été que je lui enviais, m’annonça avec stupeur que nous étions mardi et que par conséquent le musée était fermé. Mon plan tombait à l’eau (ce n’était pas peu de le dire). Jean jouait toujours avec son écran et il ne semblait pas impatient. Cependant je craignis soudain que cette nouvelle ne renforçât cette idée déjà bien ancrée entre lui et moi, que le sort s’acharnait sur notre histoire ; il s’infiltrait dans ses moindres détails et ceux-là mêmes qui n’étaient pas essentiels à son déroulement étaient comme par contagion, contaminés par le mauvais sort. Il fallait peut-être se résigner car ce que nous tentions de mettre en place pour y faire face était vain.
Jean m’adressa un regard interrogateur auquel je répondis par la négative. Il se leva du fauteuil et nerveusement, me fit un signe de la tête en direction de la sortie. Cet acharnement déterminé du destin lui faisait la mine abattue de celui qui a mené plusieurs rounds et n’en est pas sorti gagnant.
Une fois dehors, la pluie avait diminué d’intensité. Des éclaircies perçaient un ciel entêté dans ses tonalités métalliques. Face aux rayons d’un soleil encore laiteux, peut-être se résignerait-il à passer du gris au bleu.
Eléonore Lelong
Légende : Charles et Marie-Laure de Noailles, en 1929, © Photomaton. Coll. Particulière – Villa Noailles,