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Je vis aujourd’hui avec ma petite famille dans un village de Picardie maritime. J’aime cette précision, de l’eau à proximité de la terre. Cela me rassure, comme la présence de mon conjoint Vadim, et de Nino et Cyrus, nos deux enfants. Après un parcours professionnel dans les domaines de la formation, du journalisme et de l’écriture, j’ai atterri dans le village de mon enfance. Je donne ces précisions car elles sont à l’origine de ce site et aussi du nom de ce blog.

 

Village d’atterrissage (ou d’amerrissage -) : ARREST
Prénom : Éléonore, dimunitif léo
Nom de ce blog : léo under Arrest

 

En 2016, mon père meurt. En quittant la terre, il me laisse sa ferme, trente ans de sa vie, des kilos d’énergie, des heures de travail, son gagne-pain, son aspirateur à loisirs et à partages en famille, sa fierté, son exutoire, son métier passion.

Je me souviens de cette phrase prononcée un après-midi de février quelques semaines avant son décès : « ce n’est pas demain que je vais remonter en tracteur ». Ce jour-là, nous sommes tous les deux au salon où rarement en milieu d’après-midi nous nous installons. Cette phrase saisie au vol a pour moi la forme d’un aveu. Mon père me fait part de son état. D’une manière discrète, il m’invite aussi à en prendre conscience et à en envisager les conséquences. Elle est aussi l’aveu d’un plaisir dont aucun de nous deux ne sait que je le découvrirais quelques mois plus tard. Désormais quand je suis au volant de mon tracteur, au milieu du brouhaha de la machine, ce souvenir m’entoure d’une infinie douceur.

À l’époque, je fais de nombreux allers-retours entre Paris et Arrest. Ma vie de jeune femme tantôt célibataire, tantôt en couple selon les années qui se succèdent, s’organise autour de mes envies d’écriture et d’activités professionnelles en pointillés centrées elles aussi, autour de l’écriture. Rédaction d’articles, projets de livres, enseignement. Depuis que j’ai obtenu mon DEA de philosophie en 2002, je vis de missions ponctuelles. J’écris pour la presse locale et institutionnelle, Agir en Picardie, Vivre en Somme, Le Courrier Picard. J’ai toujours dit vouloir devenir journaliste mais je n’ai pas réussi les concours d’entrée aux écoles. J’ai eu un parcours assez généraliste qui m’emmène d’un lycée dans le Vimeu à une classe préparatoire à Amiens puis à l’université de Picardie Jules Verne puis à Lille. Je donne des cours en tant que contractuelle dans des établissements ou j’anime des formations en tant que vacataire. C’est une vie professionnelle précaire mais elle me plaît, j’aime transmettre, écrire, rencontrer de nouvelles personnes et ne pas avoir un travail régulier.

En 2007, je propose à un peintre dont j’ai découvert les toiles dans son atelier de Saint Valéry sur Somme, de réfléchir ensemble à un projet de biographie. Il a peint, sculpté, voyagé et j’ai envie de passer du temps avec lui. Je réalise une série d’entretiens. Avec une amie photographe, je collecte la matière qui fera un premier livre auto-édité que Bob Caron sujet du livre, choisit d’intituler, « Bob Caron par deux copines ». L’année suivante, un appel à projets du conseil régional de Picardie, me fait travailler sur un nouveau projet de livre. Je l’écris à partir d’entretiens réalisés avec le couple de poètes Ilse et Pierre Garnier. Paraît « Espace des songes » en 2008. Puis je réponds à une commande d’écriture sur la ville de Creil. Cette année-là, Je passe une année à collecter des éléments sur l’histoire passée et présente de la ville pour en faire un portrait personnel, « Creil de l’île à la ville », publié en 2010, par les éditions Encrage. Rien de tout cela ne me laisse deviner la tournure que prendra ma vie professionnelle.

En 2011, je quitte Amiens et la Picardie pour m’installer dans une colocation dans le 20e arrondissement de Paris. A l’époque, je suis inscrite dans une formation dispensée par le Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle, sur le thème de l’adaptation littéraire. Je donne des cours dans un centre de formation dans la rue où j’habite ! Une coïncidence étonnante pour la primo-parisienne que je suis mais j’ai trouvé du travail à ma porte ! Un jour de février, celui de mon anniversaire, mon père m’appelle. Les mois suivants, l’annonce de sa maladie et la place qu’elle prend dans sa vie me font rentrer de plus en plus souvent à Arrest.

Nous passons beaucoup de temps ensemble, chez lui ou à l’hôpital. Il fait plusieurs séjours dans un service de l’hôpital de Rouen. Je prends le train Gare du Nord, jusqu’à Rouen rive droite. Un sourire immense lui traverse le visage quand je passe la porte de sa chambre. Du sang lui a été remis dans son corps malade, cela lui donne durant quelques heures l’impression d’aller mieux. Au cours de la journée, nous regardons la télévision, je sors m’acheter un sandwich. Je repars en fin d’après-midi. Je dors chez une cousine le soir. Je reviendrai le lendemain matin. 9h30, je pousse la porte de la chambre 312, mon père est endormi sur son lit d’hôpital. Je sors dans le couloir, j’interpelle une infirmière. Est-ce normal ? La toilette, les soins, cela fatigue toujours un peu, me répond-elle. Elle me propose de m’installer un instant dans une pièce prévue pour les familles. Je m’y assois seule. Autour de moi, des murs rose saumon, des fauteuils en tissu élimés, des magazines sur une petite table carrée et des affiches au mur sur les services d’un nutritionniste et d’une psychologue.

Mon père est sortant. Nous faisons le trajet ensemble entre Rouen et Arrest en voiture. Un autre jour, nous allons ensemble à Rouen en ambulance pour une séance de rayons. Le soir, nous consultons une énergéticienne à Abbeville. Pendant qu’elle effectue son soin, mon père est allongé, elle est debout, la lumière est tamisée dans son cabinet, moi assise sur une chaise, face à son bureau, des larmes coulent sur mes joues.

Si je reprends la ferme au départ c’est pour répondre à un appel, celui qui consiste à ne pas laisser s’envoler plusieurs années de travail. Celle de mon père et celles de mes ancêtres. J’y reviens, j’y travaille, et je m’en éloigne. Je rentre à Paris dès que j’estime avoir fait ce que j’avais à faire sur place. J’ai encore un appartement dans le 20e arrondissement, quelques heures de formations. En août, cinq mois après le décès de mon père, je rencontre Vadim. Lors d’un rendez-vous dans une salle de concert du 11e arrondissement, devant une pinte de bière, je lui fais part de ma situation de fille unique héritière d’une ferme dans un petit village à 250 kilomètres de là. Je ne donne pas trop de détails sinon que cette ferme a été en partie mon lieu de vie. Ce que je ne dis pas, qui est vrai à cette époque et l’est encore aujourd’hui, c’est que ce lieu est plein de nos histoires familiales, de ruptures et de réconciliation qui pour certaines n’ont jamais eu lieu. Quand j’y reviens seule, chaque outil me rappelle leurs mains burinées. Chaque miroir reflète leurs visages rougis. Sous le hangar, l’air sent la poussière. Les granges sont vides mais j’y sens l’odeur du fumier des étables, la chaleur du corps des vaches et la vapeur humide qui se dégage de leurs museaux. Dans le silence, au détour d’une porte entrouverte, j’entends les mots prononcés à demi, en picard, « t’o encore du lait au bout t’in nez », ou les toux bruyantes se mêler au téléviseur avec ses touches en plastique noir à enfoncer. Je sens la sueur de ceux qui y ont travaillé. Mes pieds se prennent dans des chaussures en cuir ridées comme le visage de mon arrière-grand-mère. Assise en bout de table dans un fauteuil dont elle ne bouge presque plus, elle porte un tablier en coton bleu. Entre ses doigts fins elle cisèle du persil avec un couteau si aiguisé que personne d’autre ne doit l’utiliser. Ces lieux sont plein de tous ces souvenirs. Pleins et vides à la fois. Pleins de souvenirs et vides de la présence de ceux qui les ont constitués. Le vent les soulève et tantôt ils me caressent les mollets, tantôt ils me font suffoquer.

Autour de moi, à Paris, sur les ondes, internet, dans les magazines, les chansons, les livres, on parle de retour à la terre. Je me souviens des propos de trentenaires sur le quai de la gare de Noyelles-sur-Mer. Discrètement je les écoute questionner leur vie parisienne et la possibilité (lointaine tandis que la mienne approche à grands pas), de choisir de vivre ailleurs. Je me souviens aussi de la chanson de Kent : « Allons z’à la campagne et oublions Paris ». Malgré l’entrain de la chanson, la campagne où j’ai grandi, ne m’a jamais paru un horizon désirable.

Pourtant les premiers mois qui suivent le décès de mon père, on me pose souvent une question qui me laisse sans voix, « Tu vas venir t’installer ici ? » Cela ne fait pas partie de mes projets mais je suis assez imaginative pour croire que je peux garder ma vie à Paris et la campagne, sans avoir à choisir. Vite je réalise que ces deux faces ne peuvent être dans la lumière. Pourtant jamais je n’ai envisagé cela comme une possibilité, vivre à Arrest, dans la maison de mon père, celle qu’il a construite en 2011, quelques années avant de prendre sa retraite, cette maison que je me suis réjouissais de voir enfin dans le corps de la ferme. Son confort, son style picard, elle s’insère si bien au milieu de cette cour où j’ai joué enfant, où ado, j’ai garé la voiture que mon père me prêtait au retour de soirées dans des villages voisins.

Sans que jamais je ne l’ai imaginé, c’est là que je vis. Ce sont mes enfants qui jouent aujourd’hui dans la cour. Combien de fois me suis-je répétée : comment savaient-ils mieux que moi ce qui allait se passer ?

En mars 2020, nous sommes confinés à Arrest. Nous passons du temps ensemble en famille, dans cette maison, dans le corps de ferme où j’ai passé une partie de mon enfance.

Au cours de l’été, nous devons prendre une décision, la crèche du 20e arrondissement où notre premier fils de 2 ans a une place, veut savoir si nous maintenons notre inscription pour la rentrée de septembre. Je suis enceinte, j’entre dans mon 6e mois de grossesse. En janvier, Vadim a quitté son entreprise pour monter la sienne. A Arrest, nous avons une maison, un jardin, des projets et bientôt, un deuxième enfant.

À côté de la ferme, il y a la mer. Cette étendue d’eau est déterminante même si Vadim n’aime pas s’y baigner. Il adore l’eau très chaude, sous la douche, moi je préfère l’eau froide, sur mes jambes. Ce n’est qu’une différence entre nous parmi d’autres. Ce sont elles qui nous rapprochent. Vadim est un parisien pur et dur. Ses proches le surnomment (parfois à tort, souvent à raison) « Vadou ». Vadim vend des objets, des meubles, vide des appartements, des maisons, dans les cas de succession où les héritiers choisissent de déléguer la lourde tâche de faire le tri dans les souvenirs. Il prévoit de faire le trajet entre la petite gare de Noyelles sur Mer et Paris. Nous inscrivons Nino à la crèche de Saint-Valery-sur-Somme. Tout ce qui fait la beauté de la région a contribué à notre décision, la terre, le ciel, et la mer à deux pas.