Creil. De l’île à la ville est inspiré de l’histoire de la ville de Creil.
Creil. De l’île à la ville, Encrage, 2010
Texte : Eléonore Lelong
Photographies : Nasser Hadjerci – Sylvia Dhersignerie
Creil. De l’île à la ville est inspiré de l’histoire de la ville de Creil.
Creil. De l’île à la ville, Encrage, 2010
Texte : Eléonore Lelong
Photographies : Nasser Hadjerci – Sylvia Dhersignerie
I – L’arrivée
II – Décorseter la ville
III – Le droit à la beauté
IV – Le repos du lys
V – Fixer des ombres
VI – Bons baisers de Creil
VII – Le temps bat la mesure
VIII – Sous le ciel de l’Oise
IX – Cri-cri
De Creil, je ne connaissais que la voix du chef de gare avant l’arrivée à Paris.
Pendant mes visites, je me suis accoudé sur le pont, j’ai longé sa rivière. Assise sur ce banc, je l’ai regardée et écoutée. J’ai cherché sous ses pavés, au pied des arbres, en haut des tours qui elle était.
Dès le début, j’ai su que je ne pourrai avoir qu’une image partielle de ce qui a eu lieu dans cette vallée. J’ai abordé ce travail avec l’envie de transmettre de manière fidèle et documentaires, les évènements autant que de laisser place à l’imaginaire.
À la descente du train de huit heures, je suis la foule qui rejoint le hall de la gare par les couloirs souterrains. Guidée par la lumière blanche de dehors, je pars à la rencontre d’une ville, de ces évènements, de ce qu’ils habitent aujourd’hui et de ce qu’ils ont habité avant eux. Ce matin, j’ai rendez-vous aux archives municipales sur une terre entourée d’eau baptisée l’île Saint-Maurice.
Sur la place du général de Gaulle, des rues s’ouvrent en étoile vers la ville. Autour de moi, des individus pressés, les yeux rivés sur les écrans de leurs téléphones portables, envoient des messages comme d’autres avant eux des télégrammes. Au milieu de la foule anonyme, je cherche la direction du centre-ville, cœur des activités administratives de Creil et lieu de conservation, des documents qui racontent son histoire.
J’emprunte, une rue baptisée du nom du maire, qui vit la construction des premières lignes de chemin de fer, Jules Juillet. L’homme est aussi lié à l’histoire du musée municipal, qui porte son nom, « musée Gallé Juillet ». Une plaque précise les dates de l’exercice de ses fonctions. 1846-1868. Première année de son mandat est marquée par un évènement qui joue un rôle décisif dans la destinée de la ville.
Le 14 juin 1846, on inaugure la gare de Creil, construite sur le même modèle architectural que celle de Lille, Amiens ou Paris. Les premiers voyageurs empruntent ses rails six jours plus tard. De là, ils partent travailler ou rentrent de voyage. Les départs et les arrivées ont lieu sous une verrière de l’entretien coûteux force sa démolition quelques années avant la seconde guerre.
Ce premier réseau du nord de la France, trace une ligne entre Paris et Lille. Pontoise, Beaumont, Creil, Clermont, Saint-Just, Arras et Douai rythment le voyage. Creil devient une ville à la croisée d’infinis chemins de fer qui transportent depuis près de deux siècles, des hommes et des marchandises sur leurs rails.
Je longe les façades des cafés et des restaurants du quartier de la gare, pousse la porte de l’un deux et commande un café. Le propriétaire des lieux a recouvert les murs de cartes postales anciennes. Des images rectangulaires qui sont comme les premières fenêtres à s’ouvrir sur le passé de la ville. Ce Creil en noir et blanc me raconte les heures égrenées sous ce ciel de l’Oise au siècle dernier.
Sur l’une d’elles, des hommes, la tête couverte d’un chapeau, sont assis à la terrasse d’un café. Le cliché pris dans la lumière d’une journée d’été, découvre une façade de briques rouges. Construit sur trois niveaux, l’établissement propose la table d’hôte pour un franc cinquante, la journée du voyageur pour cinq francs cinquante. Des lettres majuscules écrites à la peinture blanche, forment le nom des propriétaires de l’établissement, LECOMTE.
Debout sur le trottoir, ils ont le regard tendu vers l’objectif, à leurs côtés, un cuisinier coiffé d’une toque et un serveur habillé d’une chemise blanche et d’un long tablier sombre, dans l’angle de la photographie, l’ombre de l’établissement voisin.
Une fois dehors, je croise un groupe de jeunes filles, elles portent jeans et sacs serrés comme pour mieux garder leur secret. Sur la chaussée, mains sur le volant, tous avancent en sens unique vers le but qu’ils se sont fixés en ce début de journée, les roues des voitures glissent sur les pavés jusqu’au carrefour et à l’angle des rues Henri Pauquet et Gambetta, le caoutchouc émet des petits cris au contact du bitume.
Un vieil homme, silhouette lente dans la lumière blanche, profère des incantations, « le respect est monté au ciel », assène-t-il à la foule anonyme. Puis, il prend appui sur sa canne et adopte la posture du spectateur.
Une présence furtive dans les rayons encore chauds du soleil de septembre qui me dévoile celle de milliers d’autres qui ont habité la ville avant lui.
Sur une carte postale datée du 13 juillet 1918, « Bons baisers de Creil » flotte dans les eaux sombres du fleuve. Une péniche rendue minuscule par la perspective choisie par le photographe emmène vers le sud de l’Oise ses marchandises. Prise sur les hauteurs de la ville, la photographie découvre la pointe de l’île. La rivière se sépare avant sa traversée de Creil. Le panorama est coupé par des lignes formées par les berges et les futaies, sur la rive droite, en arrière-plan, des larges toits et des cheminées fumantes.
Les jours de Berthe Gallé se déroulent dans ce paysage. Elle habite avec son mari Auguste une demeure bourgeoise construite sur les ruines de l’ancien château de la ville. Selon son souhait, la demeure constitue aujourd’hui le décor du musée municipal ouvert au public le week-end de Pâques de 1930.
Pendant mes visites, le temps fixé dans les pièces me raconte avec la force de l’intimité et la précision que requiert l’histoire, la vie d’une famille bourgeoise à l’aube de l’ère industrielle.
Lorsqu’elle décide de faire don de sa demeure, Berthe Gallé veut témoigner. Derrière ses murs, chaque membre de sa famille a ressenti les premières secousses du monde nouveau qui se construit autour de l’île.
Berthe Gallé est le dernier maillon d’une famille bourgeoise dont la lignée s’éteint avec la mort d’Auguste son mari en 1928. Seule encore sur son île, elle observe ce que d’autres ont entrevu avant elle. De l’autre côté du fleuve, des cheminées fumantes s’élèvent au pied des coteaux boisés, et l’industrie couvre de plus en plus de terrains de la rive droite.
Dans les pièces du musée Gallé-Juillet, le salon bleu, la chambre verte, la salle des coquillages, le boudoir, le fumoir, le couloir des jouets, la chambre rose, j’entends ce que ses habitants y ont laissé de leurs rituels et de leurs discussions.
Plusieurs fois, dans cette maison qu’ils ont habitée et dans ce jardin à la française qui l’entoure, je me laisse envahir de leur souvenir. Maurice, fils unique de la famille Gallé-Juillet, meurt à l’âge de 21 ans à Bouchavesnes, le 25 septembre 1916, lors de la dernière bataille de la Somme.
Une photographie de lui, âgé de sept ou huit ans, une lettre envoyée du champ de bataille, ces mots, « sous-officier d’élite ardent et grave glorieusement tombé le 25 septembre devant Bouchavesnes en exécutant avec un courage et un sang-froid remarquables une mission périlleuse pour laquelle il s’était offert volontairement » composent le portrait que je forme de celui qui a donné son nom à l’île.
C’est ici qu’il revêt l’habit de militaire qu’il porte fièrement sur une autre photographie. Depuis le balcon de la maison, il fait sans le savoir ses adieux à sa famille. Il a étudié quelques temps au collège Saint-Vincent de Senlis, y obtient son baccalauréat en droit puis part servir la patrie. En plein champ, il reçoit un coup mortel au ventre.
Maurice Gallé, matricule 14144/292, classe 1915 ne peut se relever de l’attaque ennemie. Il est d’abord porté disparu par ses troupes. Des soldats britanniques retrouvent quelques jours plus tard son corps sur le champ de bataille.
Après la mort de ce fils unique, Berthe continue à vivre ces jours funestes sur une île dont une partie s’est à jamais détachée, emportée par les eaux du fleuve. La chambre de Maurice devient un lieu de mémoire. Broches, vêtements, gants y sont disposés comme les reliques d’un être chéri disparu dans la poussière des champs de bataille.
Sur l’île, Berthe fait construire un mausolée. Je le découvre dans un des coins sombres du jardin rectangulaire aménagé à l’arrière de la maison avec cette inscription, « Ici repose Maurice Philippe Louis Gallé aspirant au 106e régiment d’infanterie, né à Creil, Oise, le 17 février 1895, rappelé à Dieu le 25 septembre 1916 ».
Lorsque je m’y promène, je l’imagine parcourant les allées, s’aventurant parfois même jusqu’à la pointe.
Là, en proie aux démons les plus redoutables, tandis que son corps vacille sur ce bout de terre qui se dérobe, elle implore l’horizon de lui ramener son fils unique. Les éléments qui se déchaînent l’empêchent de tenir debout mais quand elle ouvre les yeux, tout autour d’elle est désespérément calme. Elle se découvre à la pointe de l’île comme au bout d’un monde sans se souvenir comment elle y est arrivée. Auguste l’attend, le dîner sera bientôt servi, elle fait le chemin inverse en direction de la maison tandis que seul le jour décline. Les lumières de la maison sont allumées. Elle traverse le vestibule, emprunte l’escalier, Auguste dans le fumoir au premier étage a un exemplaire du journal devant lui.
Ce dimanche 20 octobre 1920, La Semaine de l’Oise parle de la reconstruction du pont de Creil. Les colonnes du journal annoncent qu’un avant-projet déposé par le service des Ponts et Chaussées pour la modification des alignements de la route nationale n°16, dans la traversée de Creil, aux abords immédiats de la rivière Oise est à l’étude.
Creil, ville à la destinée industrielle, sait qu’elle a besoin de cet axe stratégique. Le pont plusieurs fois détruit et reconstruit est depuis longtemps un fil tendu entre elle et les villes voisines, Paris, Chantilly, Senlis, Amiens. En 1650 dès lors que l’axe routier initial qui passe par Saint-Leu d’Esserent est dévié, Creil devient une ville que l’on traverse. Elle sait alors qu’elle est regardée et qu’elle doit se préparer à recevoir ceux qui voudraient s’y arrêter pendant leur voyage.
Lors de mes visites au musée, j’aperçois Berthe de dos, assise à son bureau. Elle rédige une lettre au maire de la ville pour lui formuler son vœu de faire don de la demeure.
J’ai vu arriver par convoi des blessés. Tous ont fui les combats qui se déroulaient sur le sol, dans leurs villages. Depuis ma fenêtre, je les ai vus sur le parvis de l’hôtel de ville, valise à la main, parfois à demi vêtus, implorer votre administration comme on prie le ciel de leur porter secours. Je ne trouverai jamais plus le silence. Il s’est envolé avec cette fumée qu’exhalaient les débris calcinés sur notre sol.
La maison depuis laquelle je vous écris est encore debout, d’autres sont à jamais réduites à l’état de poussière. Dans les rues de la ville, j’ai vu la Croix-Rouge que cette femme portait sur le bras. Elle avait les mains dans le moteur de la voiture qui transportait les blessés. Elle contribua comme tant d’autres à éviter le pire lorsque c’était encore possible.
Vous connaissez le destin funeste de mon fils Maurice et la proposition que je veux vous faire est motivée par ce même souci que tous ceux que j’ai pu observer ont exprimé en ces temps difficiles, rendre service au plus grand nombre.
Je souhaite faire don de ma maison à la ville de Creil. Elle appartient à une famille qui aujourd’hui n’a plus de descendants, c’est pourquoi, je vous demande de bien vouloir envisager qu’elle devienne un témoin et une fierté pour notre ville.
J’aimerais que l’atmosphère qui y règne soit préservée : elle est auréolée du souvenir de ceux qui m’y ont précédée. Je crois aussi que ces murs qui enserrent ma douleur sauront transmettre le quotidien d’une famille mais surtout les caractères d’une époque.
Berthe Gallé
Le lendemain Berthe s’en va déposer sa lettre à l’hôtel de ville. De la place de la mairie, elle emprunte la passerelle qui la conduit dans le parc de la ville. Depuis la mort de Maurice, sa promenade quotidienne ne la conduit guère plus loin que les allées de son jardin rectangulaire.
Ce jour-là ses pas l’emmènent dans l’agitation de la rue de la république. Elle traverse la chaussée par le pont de la Boucherie pour rejoindre en amont, le pavillon à musique. Ce petit édifice a tant de fois écouté ses chagrins. Sous son toit en coupole, le corps dans l’axe central de sa croix grecque, Berthe interroge sa conscience éclairée par la lumière douce qu’il laisse entrer. Ses doutes déversés dans l’eau du fleuve, elle regagne apaisée l’autre côté de l’île.
Deux hommes à bord d’une barque de fortune amarrée sur les berges réajustent leurs lignes. Dans le parc municipal, des enfants jouent dans l’ombre du monument pour la paix. Berthe se souvient du jour où elle s’est rendue avec Auguste à la cérémonie d’inauguration.
Ce 17 octobre 1926, la ville porte encore les marques de ses souffrances. Son chagrin l’empêche de lever ses yeux inondés de larmes sur la statue. Elle se tient là debout parmi les officiels. Le vent de la tourmente a soufflé sur notre ville et je formule au nom de tous les membres du conseil municipal et de vous tous réunis, le vœu que rien de tel jamais plus ne se reproduise… Les mots du maire Jules Uhry volent dans le vent glacé tandis que la tête haute d’Auguste lui intime de rester droite mais Berthe croit s’effondrer sur le sol. Elle voudrait qu’Auguste l’entoure de ses bras, qu’il la console, lui dise, là, tout est fini, rentrons mais lorsque les notes longues et cuivrées des clairons résonnent dans l’air glacé, la tristesse déposée sur les visages de l’assistance a plus de réalité que cet espoir de paix qui les a réunis. Le monument se tient là devant eux. Mais Berthe voudrait n’avoir jamais eu à le voir.
Le bruissement des feuilles la sort de sa rêverie. Dans les allées du parc, les mères se préparent à regagner l’intimité de leur vie familiale. Berthe les observe se disséminer en petits groupes puis se met en route à son tour. Le jour qui s’étire dans le ciel forme des ombres sous ses pieds. Sur le fronton de l’hôtel de ville, les aiguilles à la verticale coupent en deux parties égales le cadran.
Le parc municipal est aménagé sur le site de la manufacture de faïences. Le dimanche 16 juin 1901, La Gazette de Creil se réjouit de l’ouverture de ce charmant lieu de promenade.
Vers vingt-trois heures, seule sur son île, Berthe repose dans le tiroir où elle l’a pris, un coquillage. Il fait partie d’une vaste collection constituée par son beau-père. Elle pose ses lèvres sur cet objet froid et minuscule avant de le ranger puis sort de la pièce. En refermant la porte, elle pense à son beau-père. Ernest Gallé a passé de nombreuses heures dans cette pièce à répertorier les éléments de sa collection, à les observer, les manipuler, les ranger, les classer.
Depuis qu’elle a choisi de faire don à la ville de la demeure familiale, Berthe n’a de cesse de chercher à faire de chaque objet son allié. D’abord parce que chacun d’eux contient un peu de la présence de tous ceux qui l’ont habitée, ensuite parce qu’elle a besoin d’un assentiment que désormais seule la présence silencieuse de ses murs peut lui donner. Et souvent le soir, le souvenir de ceux qui ont vécu dans ses murs l’obsède. Dans le boudoir, Berthe s’entoure de leur bienveillance.
Au-dessus de la cheminée, elle croise le regard de ses beaux-parents, Marie et Ernest Gallé puis, sur un autre pan de mur, ceux de Marie et de Jules Juillet. Ils lui donnent la force d’aller jusqu’au bout de ce qu’elle croit être une bonne décision.
(1) Daniel Populaire, Creil, images & documents, 1789-1935, tome I, p 109