Quelles œuvres littéraires ou poèmes vous ont le plus marqué dans l’enfance ?
Pierre Garnier : « La poule noire de grand-mère » (rires) je ne connais pas l’auteur, mais c’est la poule noire de grand-mère qui a joué le plus grand rôle pour moi quand j’avais cinq ans. On me l’a appris et c’est le premier poème que j’ai su par cœur.
Le premier qui vous a procuré l’émotion poétique ?
Oui c’est tout à fait exact. Et il m’a servi, ce poème, pas seulement à entrer en poésie mais aussi à entrer en contact avec les poules de chez la grand-mère, les oiseaux, de les voir différemment, et, au fond d’entrer en contact avec le monde. Un simple poème comme cela, un poème simpliste « La poule noire de grand-mère a douze petits poussins gris etc… » (rires) a fait entrer le petit gosse que j’étais en contact avec le monde entier. Je l’avais appris par cœur, peut-être même avec ma grand-mère. Et puis c’est resté dans ma mémoire.
Quelles autres lectures vous ont influencé ?
Il y a l’Internationale. On habitait rue Blin de Bourdon, c’est une rue qui donne sur ce qu’on appelait avant le boulevard Thiers, aujourd’hui boulevard des Fédérés. Toutes les manifestations de la gauche et du parti communiste des années 34, 35, 36 descendaient par-là, jusqu’à la Hotoie.
Quelle place accordez-vous à vos souvenirs dans vos poèmes ?
La question des souvenirs se pose toujours mais seulement en ce qui concerne la poésie « normale », c’est-à-dire que les poèmes spatiaux ne leur laissent pas de place. Il y a des souvenirs que je transforme en poésie. Ce que Goethe appelle « Dichtung und Wahrheit », « Poésie et vérité ».
Un rapport très particulier aux oiseaux et à la nature en général nourrit vos poèmes…
Oui et cela vient de mon enfance. J’ai toujours eu des relations avec les oiseaux, c’est une constante. Et puis aussi j’ai écrit pendant près de quinze ans dans le Journal des oiseaux du Monde. Je donnais souvent des poèmes que j’ai fini par rassembler dans mon livre, L’Ornithopoésie.
Rétrospectivement, comment évaluez-vous l’influence du contexte artistique des années soixante sur l’émergence du spatialisme ?
La rupture avait commencé aux Etats-Unis dans les années cinquante avec Jackson Pollock qui peignait au sol. Tout ce qui venait de New York était intéressant et puis tout ce qui venait de Londres après aussi. Il y avait là chez Pollock une rupture considérable. Pour moi c’est la rupture principale, on introduit le hasard, dirigé par la vue, par le regard. Il travaillait d’une façon qu’on retrouve après dans l’Op’Art, dans le Pop aussi et dans tout ce qui a suivi, dans les groupes français comme dans les groupes allemands et cela a duré tout le demi-siècle. Mais il faut tenir compte aussi, bien évidemment, bien avant 1960, des différents mouvements européens, l’expressionnisme en Allemagne, le futurisme en Russie et en Italie, le dadaïsme aussi. Et puis, tout de suite après la guerre en 45, du lettrisme à Paris et Isidore Isou qui pour moi a joué un rôle considérable dans la genèse de la poésie française de l’époque. On ne peut pas ne pas en tenir compte, tout comme du constructivisme soviétique qui a joué un rôle considérable en peinture et en arts plastiques. C’est impossible de détacher l’expérience du spatialisme de tous ces mouvements.
Qu’est ce qui a donné lieu à votre premier poème spatialiste ?
C’est grâce à Nicolas de Staël que j’ai fait mon premier poème visuel. J’ai ouvert un livre, je crois que c’était le livre des éditions Skira sur Nicolas de Staël, je ne sais plus ce que ça représentait.
Peut-on reconnaître une filiation entre la poésie spatiale et les Calligrammes d’Apollinaire ?
C’est une aberration souvent d’universitaire de confondre le poème figuré, le poème figuré qui a existé en Chine, en Perse, en Grèce, au Moyen Age, dans l’art carolingien ou chez les Baroques en Allemagne. Le poème figuré est un poème dessiné, comme le faisait Apollinaire dans ses Calligrammes. Par contre, l’origine claire du spatialisme, c’est le poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard mais tout ce qu’a fait Apollinaire n’a joué aucun rôle.
Vous avez eu envie de construire un mouvement poétique et au même moment vous vous éloignez du parti communiste que vous quittez en 1959.
Au fond ma rupture avec le parti n’était pas tellement politique, je savais ce qui se passait dans les pays de l’Est, j’y étais allé et je savais les difficultés posées par l’idéologie communiste, j’étais au courant ; je n’ignorais pas, ce que je n’ignore pas plus aujourd’hui d’ailleurs, ce sont les difficultés à faire passer un idéal, une idéologie, faire passer l’idéal communiste dans la tête des gens, c’est une tâche impossible.
Au début des années cinquante vous fréquentez le groupe de jeunes poètes autour d’Elsa Triolet et Louis Aragon, quels souvenirs gardez-vous de ces réunions ?
En 1950 ou 1952, je rentre en France, je vais à Paris, et automatiquement, je rejoins le premier groupe que je connais et qui m’attire politiquement « le groupe des jeunes poètes autour d’Elsa Triolet et d’Aragon ». Je n’ai de ce groupe que des bons souvenirs, c’était très agréable, il y avait Elsa qui commentait les poèmes que nous disions. C’était tous les jeunes de la poésie, Aragon souvent était là, et commentait aussi, parlait, ça se déroulait chaque samedi au Comité National des Écrivains.
En 1954, vous faîtes paraître un tract de « Défense de la poésie – à propos d’une poésie nationale », dans lequel vous critiquez notamment des vers de Louis Aragon. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette position que vous avez prise à l’époque ?
J’ai écrit ce tract et puis malheureusement Aragon m’en a voulu. Ça a pris des proportions démesurées et je m’en suis assez voulu d’avoir écrit ce texte. Je l’ai relu il y a deux ans, « La société des amis d’Aragon et d’Elsa Triolet » a fait paraître un dossier entier sur ce texte. En relisant la première partie du texte, on peut dire que c’est quand même un jeune con (rires) qui s’en prend à un grand poète.
Qu’est ce qui à l’époque a suscité en vous l’envie d’écrire ce tract et de vous positionner contre la poésie nationale ?
J’avais été invité en Allemagne de l’Est par le ministre de la culture J-R Becher, je le connaissais parce que j’ai fait mon diplôme d’études supérieures sur l’expressionnisme allemand ; durant six semaines, j’avais été de poète en poète, d’écrivain en écrivain, de peintre en peintre. A mon retour, Aragon lançait sa poésie nationale, alors pour moi « national », ça ne passait pas, c’était impossible, j’étais vraiment internationaliste, un internationaliste complet par tradition familiale d’ailleurs et par conviction personnelle. J’ai alors écrit ce tract contre la poésie nationale. Il y a eu des articles dans Match, dans l’Aurore, dans le Figaro. J’admirais Aragon, la première fois que je l’ai entendu, c’était à la Sorbonne fin 1945, début 1946, il était extrêmement brillant, très intelligent, très éclatant et puis il avait donc fait une soirée à la Sorbonne où j’étais allé et déjà il y avait chez Aragon cet engagement, je le savais très bien, j’avais lu « Les yeux d’Elsa », j’avais lu tous les poèmes de la guerre et de la résistance, je savais très bien qu’il était nationaliste, patriote. (…)
Le livre a bénéficié du soutien de la région Picardie dans le cadre de l’appel à projets « 2008, année Pierre Garnier » et de la Direction régionale de la Jeunesse et des Sports dans le cadre du dispositif « Envie d’agir-Défi Jeunes ».