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Où le beau peut-il bien se cacher ? Dans les champs de blé, de lavande, ou derrière un tas de fumier ?

A la question que trouvez-vous beau ? Les couchers de soleil arrivent en tête. C’est vrai, c’est souvent magnifique. On s’accorde sur leur beauté. Les couchers de soleil nous font tourner la tête, vers le ciel. Et c’est déjà ça me direz-vous. Plutôt que de regarder ses chaussures, on s’élève, on se grandit. Ils nous donnent l’impression qu’il existe plus grand que nous. Ces questions m’intéressent. Elles touchent à notre rapport au sensible.

 

Depuis que je vis à la campagne, mon rapport à la beauté a évolué. Je suis d’une nature contemplative.  Comme je l’ai toujours fait, je m’émeus des couleurs de la campagne ou du chant des oiseaux.

Plus récemment, c’était un jour d’épandage, je me suis sentie bouleversée par la poésie d’un tas de fumier. Nous étions partis de la ferme avec un télescopique, un tracteur et un épandeur. Dès le matin, j’avais voulu faire des photos de notre chantier. La lumière ne me convenait pas. C’était toujours trop cru. Trop gris. Pas assez lumineux. Je ne réussissais pas à rendre sur mes images ce que je voyais à l’œil nu.

Le tas de fumier s’étalait comme un veau marin sur toute la largeur de la parcelle. De la fumée sortait de ses naseaux.  On en avait pour toute la journée. Des heures avant de le voir fondre. La machine approchait. La gueule béante du télescopique s’ouvrait devant lui pour l’aspirer et le recracher dans le ventre de mon épandeur.  Plusieurs heures de travail. Une opération antédiluvienne.

 

J’avais froid. Le caoutchouc de mes bottes collait à la terre humide. L’odeur du fumier me caressait les narines mais je jubilais. J’étalais du fumier dans les champs, au volant de mon tracteur. Quand le ventre de l’épandeur était plein, j’actionnais un petit levier, pour le vider. Un tapis se mettait alors en mouvement derrière moi. En avançant, il faisait glisser la quantité de paille imbibé d’urines et d’excréments.  Des hérissons métalliques à l’arrière de la caisse métallique de l’épandeur, étremaient le fumier, comme disait ma grand-mère. Ce terme picard recouvre cette action d’éparpillement à la surface du sol. Le fumier doit être bien réparti. Ensuite, il se mêle à la terre. Par un procédé chimique, il transmet azote, phosphore et potasse, qui nourriront la culture suivante. C’est agréable d’amender la terre. C’est organique. On regarde le tas recracher sa fumée de contentement.  Avalé puis recraché, étalé, épandu, puis absorbé, chargé, éparpillé.

Soudain, au coucher du soleil, la lumière changea.  Les images de pailles fermentées étaient plus douces. Elles m’enveloppaient. Elles s’imprimèrent d’une manière poétique sur l’écran de mon appareil. Du beau m’entourait. Là dans les champs j’étais connectée à un tout plus grand qui me dépassait.

Comment le beau construit-il ? Dans les champs, à la campagne, dans les musées, face à la mer ? Le beau change-t-il d’une époque, d’un lieu à un autre, entre la ville et la campagne ? Ce jour de janvier, il était pour moi dans les champs. J’ai découvert une beauté que je n’aurai pas soupçonnée avant de la contempler. D’une certaine manière, il y a tout quand on épand du fumier, l’univers, l’esprit des anciens, le corps, le mien, celui des animaux, et c’est en cela que le beau a réussi à s’y révéler.

Dans le documentaire “Beau comme un tracteur”, la réalisatrice, Clara Beaudoux, jeune citadine aux origines familiales rurales arpente avec son oncle, son village d’enfance, Moisy. Avec un nom comme celui-là, on se dit que le lieu est bien choisi pour aborder le sujet. Ensemble, ils sillonnent la campagne. Champs de lavande, silos, éoliennes, chants d’oiseaux, ils s’arrêtent, observent, questionnent, rencontrent des habitants. Que trouvez-vous beau ? leur demande-t-elle. Quel est votre plus bel objet ? `

Des questions essentielles car au fil du documentaire, on comprend aussi que le beau est un élément de notre rapport au bonheur. Plus il est présent, où que l’on vive et quoique nous trouvions beau, une collection de moulins à café, une meule de paille ou un tableau de Monet, plus nous nous sentons heureux.