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Nouvelle dimension

Si Paula n’avait pas dû sortir dans le jardin pour ranger le linge menacé par la pluie, elle n’aurait jamais vu la forme.

Elle savait que si elle ne le faisait pas, une spirale infernale commencerait. Elle risquait de voir apparaître Claire, son amie et voisine qui pouvait à tout moment surgir pour la sauver des eaux. Il lui faudrait se tapir derrière le canapé pour ne pas avoir à se justifier de rester allongée plutôt que de se remuer.

Paula passait désormais beaucoup de temps devant son écran. Sans beaucoup de scrupules, elle restait allongée de longues heures, jusqu’à en avoir la nausée. Elle regardait tout ce qui passait, en partie parce qu’elle savait qu’elle ne le pourrait plus le faire d’ici l’été (les enfants seraient à la maison) en partie aussi, parce que cela lui évitait de penser à comment payer le loyer.

Paula habitait un pavillon avec jardin qu’elle et Tom louaient 650 euros mensuels, ce qui représentait une somme, surtout depuis qu’elle avait cessé son emploi de serveuse pour s’occuper des enfants.
En 2000, quand elle avait rencontré Tom, elle travaillait à La Chaloupe, un bar à bières situé à côté d’un restaurant indien qui les dépannait en glaçons chaque fois qu’il le fallait. JB, le patron, la payait en menue monnaie qu’il déposait sur le comptoir à la fin de chaque service.
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— Prends toi un verre si tu veux ! disait-il une fois le rideau fermé.

Paula se servait une bière puis s’installait de l’autre côté du comptoir. Un mercredi, JB lui avait demandé un extra. Il devait quitter le navire. C’était son expression favorite. Il l’utilisait chaque fois qu’il s’absentait ou virait les clients qui avaient trop bu. Un type se présenta pour changer les fûts.
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— Pas là aujourd’hui ce vieux JB ? demanda le jeune livreur tandis qu’il faisait rouler les fûts argentés sur le carrelage jusqu’à la cave.

Il avait des yeux très clairs, une barbe de trois jours et des oreilles percées d’anneaux argentés. Paula continua à essuyer les verres en espérant qu’il reviendrait. Ce qu’il fit, le samedi suivant. Ce soir-là, Paula quitta son service à une heure trente déclinant le verre que JB lui proposait. Tom l’attendait sous un porche. Les néons rouges de la Chaloupe éclairaient la nuit.

— Plus de livraisons à faire, le taquina-t-elle.

Il lui sourit, lui attrapa le menton et l’embrassa. Jamais elle n’aurait cru que tout serait allé si vite.

— J’en avais envie, lui dit-il.

Au printemps suivant, ils emménageaient dans cette maison éloignée du centre-ville mais qui avait le mérite d’avoir un jardin. Paula était enceinte de huit semaines.

— Si tu veux, je peux faire ce qu’il faut, avait-elle proposé mais comme elle l’espérait, Tom la persuada du contraire.

A la deuxième échographie, le docteur leur révéla le sexe de l’enfant. Ils l’appelleraient Victoria. Très vite, ils jugèrent qu’elle ne devait pas mettre la santé du bébé en danger. Paula arrêta son boulot de serveuse à cent sous de l’heure. Quinze mois plus tard, jour pour jour (ou presque, Paula aimait se raconter des histoires où la destinée s’en mêlait), elle constata un retard anormal de ses règles. Toujours soucieuse de faire le bon choix, elle interrogea Tom.

— Nous y arriverons, lui dit-il.

C’était une phrase rassurante mais sa grossesse fut plus compliquée. Elle resta allongée les deux derniers mois. Claire qui habitait le pavillon voisin, lui rendait visite tous les jours. Elle lui promit de garder son téléphone toujours allumé. Le 7 mai, Paula sentit son ventre se tordre puis de l’humidité entre les jambes. Elle appela Claire qui l’emmena à la maternité à bord de son break familial. Tom arriva dans la soirée. Noé était en avance, lui en retard, cela les fit rire dans la chambre. A ce moment-là, Paula sentit sa cicatrice sous les draps. La douleur était due à l’épisiotomie, l’incise était de six centimètres. « Une bonne moyenne », avait dit le docteur.

Elle rassembla ses forces pour s’extraire du canapé. Elle traversa le salon puis la cuisine et sortit dans le jardin par la véranda. Une lumière de fin du monde le recouvrait. Sur le gazon, une ombre vacillait. Paula la fixa un instant mais elle ne cessait de bouger, elle se muait en angle et en rondeur, se dérobait, puis réapparaissait.

Le vent qui montait faisait danser le linge sur le tourniquet. La forme se tenait devant elle, en suspension dans les airs, ne cessant de bouger mêlée à l’ombre des draps agités par le vent qui s’y engouffrait. Paula voulut s’approcher du tourniquet pour rassembler le linge mais le vent l’en empêchait. La forme s’était dédoublée, d’autres aussi désormais l’éblouissaient. Un silence étrange régnait. Il n’y avait que le bruit du vent dans les draps et soudain, une voix s’en mêla :

— Ne crois-tu pas que ton existence tournerait en rond si elle me ressemblait ?
— Quelle forme puis-je lui donner ? s’entendit demander Paula à cette chose étrange.
— Celle que tu souhaites ! lui répondit-elle.
— Laisse faire le destin ! ajouta une autre.
— Choisis et ta joie sera plus grande ! contredit la première.
— Viendra un moment où tes choix seront réduits à néant ! entendit-elle encore.

Des gouttes lui mouillaient le visage. Le ciel avait viré couleur de plomb. Paula se hâta de rassembler le linge étendu sur le tourniquet, puis elle rentra se mettre à l’abri dans la maison.

Sur le toit de la véranda résonnait le cliquetis des gouttes qui avait redoublé d’intensité. Paula s’installa à la table devant sa pile de linge. Elle plia un torchon de travers puis elle sentit les larmes lui montait aux yeux.

Elle rassembla la pile de linge lourde d’humidité et la déplaça de la cuisine au salon, puis elle s’allongea sur le canapé. Elle cala deux oreillers, l’un sous sa tête, l’autre sous ses jambes, posa une boîte de chocolats fourrés au praliné sous le premier, puis elle appuya sur le bouton de la télécommande. L’écran s’illumina. Paula fit défiler les chaines avec la flèche. Elle s’arrêta sur TV1, appuya sur OK, une publicité vantait les mérites d’un produit miracle sur les surfaces entartrées.

— Comme vous le voyez j’attends un heureux événement ! argumentait une jeune femme brune.

Le produit la dispensait de frotter, elle n’avait qu’à vaporiser, laisser agir puis rincer. La chaîne annonça le programme de la soirée, quatre épisodes d’Urgency 21, et deux avant minuit et deux après, puis ce fut les notes du générique d’une série intitulée Sous le ciel. Paula goba un praliné, attrapa ses lunettes de vue, puis cala ses mains sous l’oreiller.

Quand elle se réveilla, sa main caressait le velours du canapé à la recherche d’un objet, elle rencontra le plastique de la télécommande. Quelqu’un sonnait à la porte. Ses membres étaient engourdis, elle s’extirpa du canapé avec difficulté, elle se frotta le visage, elle avait dans la tête des formes géométriques absurdes. Le miroir de la commode dans l’entrée lui renvoya un visage pâle et des yeux gonflés.

— Apocalyptique cette pluie ! dit Claire en passant la porte. La matière fluide de sa robe fleurie épousait à merveille la forme de son ventre.
Claire avait autour du cou un pendentif doré que Paula ne lui avait jamais remarqué. Il avait la forme de deux triangles enchevêtrés.
— C’est nouveau ce que tu portes ?
— Un cadeau de Pierre ! répondit Claire dans un sourire.

C’était déjà l’heure d’aller chercher les enfants à la sortie de l’école. Devant la grille, Claire entra en discussion avec une autre maman qui portait haut et fort sa troisième maternité. Elle avait un ventre rond, des lèvres pulpeuses et de longs cheveux blonds autour du visage.

Ce soir-là, quand Tom rentra du travail, il avait sous le bras une grande boîte recouverte de papier doré entouré d’un nœud rouge. Les enfants étaient au premier étage, Paula allongée sur le canapé.

Au son de la voix de Tom, les pas de Noé et de Victoria résonnèrent sur le plancher puis dans l’escalier.

— Papa ! Papa ! Noé il a changé de chaîne pour plus que je regarde mon dessin animé préféré !
— Pas vrai, c’est toi ! rétorqua Victoria.
— Papa a quelque chose que vous allez regarder tous les deux. D’abord un bisou ici !

Tom agenouillé désignait chacune de ses joues du bout de l’index. Les enfants lui tournaient autour en poussant des cris.

— Je n’ai rien senti, réclama Tom en tendant à nouveau la joue, les yeux fermés.
— Le cadeau ! Le cadeau ! Le cadeau ! scandait Noé.

Tom les attrapa par les épaules puis il passa une main sur leur visage :

— Je veux que vous fermiez les yeux et que vous comptiez jusqu’à 5 !

Victoria posa ses petites mains sur son visage, Noé commença à compter.

— Pas si vite, on n’ouvre les yeux qu’à mon signal !

Le compte à rebours recommença puis quand Tom leur permit, les enfants se jetèrent sur l’énorme paquet doré qui trônait sur le tapis.

— On peut déchirer le papier ? demanda Victoria.
— Bien sûr ma chérie !

La feuille de papier dorée fut aussitôt transformée en lambeaux. A l’intérieur du carton trônaient d’énormes quilles peintes en blanc et couvertes de rayures rouges, une fois debout elles arrivaient au niveau du ventre de Noé.

— C’est quoi ? On dirait des bouteilles de caco-cala géantes, remarqua Noé d’un air mêlé d’inquiétude et d’interrogation.
— Regardez derrière vous, dit Tom, il y a une autre boîte !

Tom les aida à sortir de grands cercles en mousse de couleur. Noé en attrapa un qu’il plia entre ses petites mains. Victoria en attrapa un autre qu’elle jeta devant elle sur le tapis puis elle sauta à l’intérieur.

— C’est comme à l’école avec les cerceaux, moi j’adore les cerceaux, la maîtresse, elle nous apprend à les faire tourner, comme ça !

Et elle se mit à remonter le cercle qui avait un diamètre trop petit pour tourner autour de sa taille. Noé voulut imiter sa sœur, il chercha à faire passer le cercle en mousse autour de sa tête mais il resta autour de son cou.

— Celui-ci est trop petit ! dit Tom.
— C’est aussi un très joli collier, dit Paula.

— C’est pas un collier ! se plaint Victoria. Et puis les garçons ne portent pas de collier.

Elle saisit le cercle en mousse que son frère avait autour du cou, puis elle le passa à son tour au-dessus de sa tête, ce qui lui rendit aussitôt le sourire. Noé vint dans l’anneau que sa sœur avait posé au sol, il se pencha pour le hisser jusqu’à sa taille.

— Moi zai une zupe ! cria-t-il fièrement.
— Vous avez tout compris les enfants ou presque, dit Tom en posant son regard sur Paula.

Puis il se pencha sur le tapis pour ramasser les cercles de différentes tailles et les quilles en bois.

— Maman ! C’est trop super, viens avec nous !

Tom installait les quilles puis il fit un premier lancer qui n’atteignit pas son but, ce qui fit rire Victoria. Elle courut jusqu’au cercle pour le ramasser.

— A toi de jouer !

Noé saisit un des cercles en mousse posé sur le gazon à ses pieds, il le fit voler comme un frisbee au-dessus des quilles avant de s’accrocher à l’une d’elles.

— J’ai gagné ! cria Noé
— A moi, à moi ! revendiqua Victoria.

Elle revint en courant derrière la ligne de démarcation imaginaire que son père traçait devant elle puis lança son cercle.

— Maman à toi de jouer !

Tom se baissa puis il tendit à Paula un cercle rouge. Paula approcha de la zone de démarcation, puis elle s’appliqua à lancer son cercle à l’horizontal en direction des quilles. Il s’accrocha à l’une d’elles. Victoria accourut.

— Maman peut lancer un autre cercle, hein papa ? demanda Victoria
— Oui maman a droit encore à un lancer, répondit Tom

A la fin de la partie, la fraîcheur était tombée, le jardin était éclairé par la lune. Il était recouvert d’une lumière orangée. Tous les cercles rouges sauf un étaient accrochés aux quilles. Les cercles verts des enfants se confondaient avec le gazon.

— Il est l’heure d’aller au lit mes chéris, dit Tom.
— Non, non, râla Noé. Ze veux encore zouer !
— Demain bonhomme promis !

Tom lui entoura les épaules d’un gilet. Il entra dans la maison, traversa le salon puis il disparut dans l’escalier avec les enfants dans les bras. Pendant quelques minutes encore, Paula entendit leurs pas résonner sur le plancher, puis le silence.

Eléonore Lelong

Légende : 2015, photo Catherine Duverger