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Le silence des oiseaux

Dimanche 28. Les cartons de Robin sont savamment entreposés dans le hall de l’entrée. Les mois qui le précédèrent, Robin m’aima de manière confuse et brutale. Je le rencontrai un jour de novembre, jour que j’assimile encore malgré le recul des nuits sans sommeil, à un hasard pur et simple de l’existence. Les jours se succédaient avec une ressemblance dévastatrice et rassurante. Ils ne différaient qu’en intensité. Le goût qu’ils laissaient à chacun de nous était, – je crois pouvoir le dire sans mentir -, à la fois aigre et suave. Cette complexité a cependant eu raison de nous. Peut-être, – c’est tout au moins ce que je parviens à extraire d’une perplexité que rien n’a encore pu combler -, n’avons-nous pas su faire face à l’ambivalence des sentiments qu’imprime chaque jour. Nous les déroulions comme des fils que l’on tisse mais peu à peu la grisaille a imposé ses tonalités et jamais nous ne sommes parvenus à retrouver la couleur éclatante des premiers.

Je partais donc forcée par la réalité des événements, en quête d’un nouvel appartement. Je le trouvai après plusieurs errances infructueuses. Il se situait au dos d’une église qui avait le nom de Sainte-Anne.

Je passais des heures à imaginer ce qu’avait pu être la vie de cette Anne dont je partageais désormais le quotidien silencieux. Je la crus d’abord devenue sainte à la suite d’une vision et de pourparlers qui auraient résonné longtemps après sa courte vie. Anne était-elle morte dans la chambre noire d’un couvent à l’âge de 32 ans ? Qu’avait-elle bien pu faire de son existence pour bénéficier de la construction d’édifices dont l’un d’eux constituait dès lors mon horizon.

J’effectuai des recherches, elles mirent fin à mes supputations. Anne, dont les textes ne faisaient pourtant que peu écho, était la grand-mère de Jésus, la mère de la Vierge, et ceci expliquant cela, elle avait eu un destin hors norme. La vérité de son histoire me fascinait finalement plus encore que la vie imaginaire que je lui avais prêtée les premiers mois.
Il n’y avait donc qu’Anne et moi dans ce deux-pièces et demi dans lequel j’avais trouvé refuge. J’entrepris d’en repeindre les murs d’une matière blanche et neutre comme pour symboliser un nouveau départ. Je me cantonnais à cette neutralité, elle convenait bien à l’état de mes désirs que je sentais essoufflés, par lassitude. J’habitais cette ville depuis trop longtemps et je devais en renouveler mes lignes d’occupation. J’y vivais bien avant de rencontrer Robin et continuer de l’habiter sans lui releva plus du défi que je n’avais pu l’imaginer. Un élément força cependant mon imagination. J’apprenais que Robin déroulait d’autres fils avec une nouvelle idylle et je risquais à chaque instant de les croiser. Je décidai donc de concentrer mes efforts sur mon nouvel espace, quand bien même celui-ci se résumait à quelques mètres carrés.

La ville m’avait fermé de toute façon ses portes ou je n’en trouvais plus l’entrée. De ce territoire trop écumé, je croyais connaître les moindres recoins, pourtant aucun d’eux ne m’étaient plus accueillants.

Elle était semblable à ces lieux qui ont pris leur empreinte sur ceux qui les ont traversés. Tous ces espaces étaient le déclencheur d’une série de souvenirs et nulle part, je n’étais la bienvenue. Comme une mer qui par le ressac déverse ce qu’elle ne peut plus contenir, j’étais jetée sur le rebord, échouée sur une plage déserte, humide et froide après la marée au lever du jour. J’entendais même le cri des mouettes.

Depuis mon appartement, je les apercevais reposer des heures durant sur les hauteurs de l’église. Leur duvet se confondant avec le blanc du ciel, elles posaient leurs pattes fines et crochues sur le faîte des tours de Sainte-Anne, rassemblées, comme de petits anneaux serrés sur le subtil mélange de fer et de pierres de l’édifice, jonchées là dans l’immensité. Qu’y faisaient ces étranges volatiles, se reposaient-ils de la route qu’ils venaient de parcourir, humaient-ils l’air doux et frais qui les avaient accompagnées ? A moins qu’ils n’attendent qu’un des leurs ne les rejoignent. Quand je les observais depuis ma fenêtre, je leur trouvais toujours un air d’élégance et de détermination. Comment n’en eut-il pas fallu pour tenir droit sur ce si petit socle de pierre ?

J’étais ainsi souvent à ma fenêtre, à différentes heures du jour et de la nuit, tel un personnage des toiles d’Hopper, tout à la fois séparé et en contact avec le dehors par la seule unique ouverture de mon appartement. Il se situait au deuxième étage d’une résidence qui en avait trois. Les promoteurs avaient pris la peine de placer devant chacune des fenêtres une grille. Elle protégeait du dehors et de la tentation du vide. A l’inverse, pour moi, c’était le dehors qui constituait le plein tandis que mon intérieur était désert. Ma récente traversée m’imposait de rester chez moi. Je portais les marques d’une lassitude dont je ne voulais que personne ne fût le témoin.

Des jours entiers s’écumèrent ainsi dans la blancheur de mes murs qui se confondaient avec celle de l’aurore et je crus parfois prendre goût à cette monotonie. Elle m’inspirait avant tout une quiétude, qu’un temps, j’avais cru perdue. Je la retrouvais, enfin.

Un an s’écoula ainsi, l’œil humide, le cœur sec. Peu à peu le dehors se figura à moi de nouveau comme un lieu à conquérir. Pendant ces longs mois, j’avais concentré mon attention sur mes seuls vingt-huit mètres carrés qui pourtant me parurent bien souvent indomptables. Heureusement les murs qui m’entouraient étaient droits car souvent j’eus le sentiment tout intérieur que rien ne tenait plus debout.

Je sortais désormais sans craindre de croiser Robin au bras de sa nouvelle idylle, leur amour avait décru, – je l’espérais, tout autant que désormais cela m’indifférait -, et ces longs mois d’hibernation animale avait détendu mes traits.

J’avais passé de longues heures tantôt, étendue sur le canapé, sur le lit ou sur le tapis. J’écoutais parfois ma respiration intérieure, je tentais, comme le conseillaient les magazines, d’associer le mouvement de ma pensée à celui de mon corps, cela durait une ou deux minutes tout au plus, et mes pensées reprenaient le chemin de leur divagation intempestive, elles alourdissaient mes membres et je m’enfonçais un peu plus dans le moelleux d’un appartement que j’avais non sans joie, réussi à faire mien.

Le contour des murs et leur blancheur s’étaient adoucis. Non pas que j’eus systématiquement recours aux méthodes Feng-shui, j’avais bien emprunté un livre de cet art de l’intérieur importé d’Orient mais je parvenais mal à mettre ses principes à exécution. L’espace très compartimenté de mon appartement s’y prêtait mal. Tous les angles ne pouvaient en être adoucis par des voilages au risque de le transformer en une toile d’araignée dans laquelle j’aurais tôt fait de me prendre les pieds sans jamais réussir à m’en défaire.

Je choisis donc la clarté, après tout, c’était une épreuve de lucidité que Robin et moi avions traversée, elle consistait à se dire, regardons-nous bien en face, ne baissons pas les yeux sur ce que nous sommes devenus, des barres parallèles qui s’effleurent à peine et sur lesquels dansent des désirs individuels que plus rien ne rapproche. Une fois la lumière faite sur cette histoire, je ne savais pas que je ferai une aussi longue plongée dans le noir mais je me dis après coup que le noir est bien préférable à la pâleur des jours.

Légende : 2010, photo Eléonore Lelong