Un drôle de sentiment
David n’était pas jaloux mais il avait des sentiments si forts pour Isabelle qu’il ne pouvait supporter qu’on l’approchât.
— L’amour ? Faribole ! répétait sa mère mais cela créait en lui un tel charivari qu’il ne pouvait la croire !
Rentré dans sa chambre, il se jeta sur son lit à plat ventre. Il pensa au baiser qu’Isabelle avait déposé sur la bouche de cet hurluberlu ! Il en ressentit un profond dégoût comme si la langue de cet être insignifiant et disgracieux caressait la sienne. Un frisson le parcourut, il prit une profonde inspiration. Il eut l’intime conviction qu’il devait éloigner Isabelle de tout ce qui n’était pas digne d’elle.
Il ferma les yeux, enfonça sa tête dans l’oreiller et entoura de ses bras une Isabelle imaginaire. Lui au moins saurait la protéger ! Pas comme ce ouf, ce timbré qui répétait à tire-larigot qu’il l’aimait. Savait-il seulement de quoi il parlait ? Isabelle méritait mieux que le tohu-bohu de sentiments qu’il lui proposait. Elle avait une telle grâce, un don particulier pour ambiancer les espaces qu’elle traversait. Dès que David l’apercevait, son cœur se serrait, son pouls s’accélérait, une vague de chaleur l’emportait.
Ce soir, il lui écrirait. Il voulait l’enlivrer. Les mots avaient le pouvoir de la faire surgir. Il pensa à ce qu’il lui dirait et comme chaque soir, elle apparut au milieu de la pièce, ses jambes en zigzag, fragiles comme des roseaux, entouraient les siennes, David imagina qu’il les caressait, elles étaient douces comme des feuilles de papier.
Eléonore Lelong
Texte écrit dans le cadre de la semaine de la langue française en 2013 sur le thème « A la folie », à partir de dix mots imposés (en gras dans le texte).
Légende : 2015, Saint-Valéry-sur-Somme, photo Laurent Denimal