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Désirs exaucés

Vicky lisait le magazine « Be ». Et c’était bien ce qu’elle cherchait avant tout, être, et être encore. En portant haut ses talons, tirant ses cheveux sur le haut de son crâne, il y avait, elle le sentait, comme un fil tendu entre elle et le ciel. Ténu, invisible, mais plus solide encore, depuis qu’elle portait ce jean délavé sur le haut des cuisses, comme si des mains l’avaient frotté jusqu’à l’usure. Sa mère l’avait tout de suite détesté :

— Ne me dis pas que tu sors comme ça ! avait-elle hurlé depuis le canapé du salon, un œil rivé sur l’écran du téléviseur allumé, un autre à observer Vicky, la scrutant comme une caméra de surveillance braquée sur le couloir de l’entrée.

— Qu’est ce que ça peut lui foutre ? se dit Vicky. Elle aurait préférerait éviter cette pensée mais ces dernières semaines, sa mère s’agaçait de ce qu’elle trop souvent de ce qu’elle portait. Tout, jusqu’à sa simple présence semblait, lui être insupportable. Hier encore, elle avait bondi dès qu’elle l’avait vue passer la porte d’entrée au retour du lycée. Vicky portait une tunique fleurie, légère, descendant à mi-cuisse, des talons hauts, compensés qu’elle adorait.

Si Vicky se référait à ses souvenirs, elle vivait seule avec elle, depuis toujours. Parfois seule dans l’appartement, elle avait fouillé les placards à la recherche d’indices, sans jamais rien trouver. Depuis ce matin,

Vicky essayait des vêtements. Elle ne cessait d’aller et venir dans l’appartement pour vérifier l’effet de sa tenue dans le miroir de l’entrée. L’image qu’il lui renvoyait était sa seconde peau, celle qu’elle voulait revêtir une fois dehors.

— 18 heures au Baobar. LOVE.

Vicky attendait ce message depuis des heures. La veille, elle avait discuté avec Mickaël jusqu’à une heure avancée de la nuit. Elle était dans l’obscurité de sa chambre, le portable allumé, glissé sous l’oreiller, quand le premier message était arrivé. Puis très vite Mickaël était devenu insistant, il lui avait demandé de lui décrire ce qu’elle portait. Vicky avait hésité avant de lui répondre, elle le connaissait à peine et surtout elle craignait d’être ridicule. Au réveil, elle avait trouvé deux nouveaux messages sur son portable «  tsé que t bonne » envoyé vers quatre heures, et «  foqjtevoi » vers 6 heures.
Vicky avait rencontré Mickaël au Shogun. Assise sur les sièges en velours incarnat de cette boîte de nuit qu’elle fréquentait pour la première fois, elle avait senti une main se poser sur sa cuisse et des mots lui glisser dans l’oreille :

— Je rêve ou tu t’ennuies bébé ?

Doucement, elle avait tourné la tête, un visage lumineux qu’elle n’avait pas encore remarqué lui souriait. Mickaël s’était approché d’elle et Vicky avait compris que c’était la seule façon de rompre son ennui.

Elle aurait pu suivre n’importe qui, mais à cet instant précis, lui, sa mâchoire carrée, ses lèvres ourlées, plus que n’importe quel autre. Mickaël l’avait embrassée et soudain il lui avait proposé de la raccompagner. Elle se retrouva sur le siège passager de sa voiture, il conduisait vite puis il avait obliqué dans une allée.

— Ici ça te va bébé ? lui avait-il demandé. Vicky s’était entendu lui répondre que cet endroit lui convenait pourtant autour d’elle, tout n’était qu’obscurité.

Mickaël coupa le moteur, les yeux rivés sur son décolleté. Un instant, elle crut qu’il l’implorait. Il n’avait plus cet air de « rien ne pourra t’arriver bébé » qu’il affichait deux heures plus tôt dans la boîte de nuit quand les lumières cerclaient ses yeux bleus d’une couleur métallique. Dehors le jour se levait. Le tissu de la robe de Vicky résistait. Mickaël semblait avoir perdu ses certitudes de la nuit. Vicky abandonna tout projet de résistance.

Dans une aube blanche et fragile, une pochette en simili cuir glissée entre les jambes, Vicky crut prendre une décision, Mickaël pouvait continuer. Elle se montra docile, ne savait pas si elle faisait ce qu’il fallait mais Mickaël n’était pas le genre de mecs à rappeler une nana agacée par sa nervosité. Soudain Mickaël interrompit ses caresses.

— Quelle heure il est putain, faut que j’aille bosser ! hurla-t-il le nez face au rétroviseur, il réajusta ses vêtements, puis il démarra en trombe. Sur le trajet, il pesta contre la journée qui l’attendait tout en pressant la cuisse de Vicky dans sa paume.

— Tu m’excites c’est un truc de fou ! Je vais être dingue toute la journée !

Il se gara au pied de l’immeuble puis il enfonça sa langue si fort dans la bouche de Vicky qu’elle crut étouffer. Il était plus de six heures quand elle était descendue de la voiture, ses jambes la tenaient à peine.

Depuis l’extérieur, elle n’avait vu aucune lampe éclairer l’appartement. Dans le silence de la nuit, elle redouta soudain le regard accusateur de sa mère. File hors de ma vue petite conne. Pour toujours. Mais quand elle arriva au sixième étage de l’immeuble, sur le pailer, elle retira ses escarpins avant d’ouvrir la porte de l’appartement. Sa mère dans l’entrée tenait en laisse Avril, leur petit teckel né un mois après le début du printemps..

— Sors moi ce chien ! J’en ai assez de l’entendre pleurnicher ! hurla-t-elle. Avril dessinait des cercles invisibles sur le lino de l’entrée Il décollait ses pattes avant du sol en poussant des petits cris aigus et saccadés. Vicky avait la bouche sèche, l’envie de fuir dans sa chambre ou ailleurs. Elle attrapa la laisse, tourna les talons et glissa ses pieds dans ses escarpins froids. Une fois dans la rue, elle contourna l’immeuble pour rejoindre le parc. Elle marchait lentement, le chien cherchait manifestement à la faire avancer plus vite. Elle donna à Avril plus de liberté, par à-coups elle laissa dérouler sa laisse, mais plutôt que de profiter de ce nouveau périmètre, le chien voulait jouer. Il ne cessait de mordiller le fil qui le reliait à elle. Il s’éloignait par cercles concentriques puis revenait. Des nuages de poussière se formaient et le faisaient éternuer.

Les lueurs jaunes de l’aube rayonnaient à travers la baie vitrée.

Une fois de retour dans l’appartement, elle détacha la laisse d’Avril qui fila dans le salon pour sauter sur le canapé où sa mère se tenait devant le téléviseur allumé. Dans sa chambre, Vicky blottie dans son lit, s’endormit bercée par le bruit lointain d’applaudissements mécaniques.

Légende : 2011, Berlin, photo Eléonore Lelong