Le pari
La douce mélopée d’un message réveilla Josépha qui somnolait sur le canapé du salon. Édouard lui écrivait : « Suis à Paris. Prenons un café, le 16 dans l’après-midi ? » Dehors le jour déclinait, elle avait rendez-vous, la vie recommençait.
Josépha se rappela Édouard. Elle adorait se remémorer ses bonheurs passés. Elle l’avait aimé puis quitté et aujourd’hui il la recontactait. Josépha avait une propension naturelle au bonheur, un don qu’elle avait développé comme on le ferait d’un talent inné pour le dessin ou la peinture mais la vie lui avait joué des tours.
Quand Benoît avait rompu en arguant que la vie de couple ne lui convenait pas, elle avait beaucoup pleuré. Il avait emménagé chez son amie Joséphine et après de longues nuits passées à fumer, elle avait décidé que cela suffisait, Benoît avait bien fait de la quitter.
Josépha rencontra Thibaud. Il n’avait pas d’appartement et très vite, il emménagea dans son deux-pièces et demi.
Un jour à son retour du travail, elle le surprit avec une jeune rousse dénudée sur le canapé du salon, Josépha hurla, Thibaud ne trouva rien à dire puis elle se retrouva une nouvelle fois seule dans son appartement avec sa solitude.
Ces histoires lui avaient laissé un goût amer. Josépha avait vieilli, elle le sentait, elle le constatait aussi chaque jour dans les reflets que lui renvoyaient les miroirs de son appartement. Elle ne savait pas si cela était un atout mais au moins avait-elle le sentiment d’une plus grande maîtrise : si son corps lui échappait, la conscience qu’elle avait de l’habiter grandissait.
Josépha se servit une tasse de thé fumant et elle s’étendit à nouveau sur le canapé.
Thibaud, Benoît, Édouard, tous l’avaient rendue heureuse puis leur bonheur avait disparu, ils s’étaient quittés et chacun d’eux avait recommencé ailleurs. Ce n’était pas l’amour qui posait problème mais son issue fatale, tragique, inévitable, or Josépha voulait croire qu’il pouvait en être autrement.
L’odeur du thé se mêla soudain au souvenir d’après-midis pluvieuses passées dans une chambre suspendue au sixième étage d’un immeuble parisien.
A cette époque, elle fréquentait Édouard. Il étudiait dans une école de commerce qui le destinait à une grande carrière. Elle se rappela ses certitudes, son âme conquérante, avide de son corps autant que d’actualités économiques.
Souvent après l’amour, il tournait les pages du Figaro, « ces colonnes de chiffres me donnent le tournis », pensait Josépha en silence mais elle taisait l’ennui que cela lui inspirait car l’intérêt d’Édouard pour les chiffres l’excitait.
Elle l’imagina devenu trader ou président du conseil d’administration d’une grande entreprise cotée en bourse. Bercée par ses souvenirs, Josépha s’assoupit. Elle rêva d’Édouard qui feuilletait les pages d’un carnet rose saumon étendu à côté d’elle.
Le matin du 16, alors qu’elle se préparait à le retrouver, elle fut prise de l’envie soudaine d’annuler. N’était-il pas risqué de jouer ses souvenirs ?
Cependant l’après-midi, elle le retrouva comme prévu. Il l’attendait à quelques pas de la chambre minuscule qu’il louait dix ans plus tôt. Ses yeux doux, sa mâchoire carrée, rien chez lui n’avait changé.
Les premières minutes, elle vit qu’il la dévisageait puis il lui dit :
— Tu as une mine superbe !
Josépha voulut croire qu’il disait vrai. Elle se dit qu’Édouard était très beau. Tandis qu’il lui parlait, elle eut envie de l’embrasser.
Quelques minutes plus tard, ils marchaient en direction de cette chambre minuscule.
Étendus sur le canapé déplié, Édouard lui demanda soudain :
— Tu as été heureuse ?
— Oui dit-elle, peut-être pas assez.
C’était une question banale mais elle les rapprochait soudain.
Josépha voulut se mettre en garde contre ce qui risquait de lui arriver une fois ce bonheur passé mais Édouard l’embrassait et il lui susurrait :
— Tu m’as manquée, terriblement manquée.
Cela lui fit peur cette fulgurance, cette audace avec laquelle il l’embarquait. Mais elle n’eut pas envie d’y résister.
Légende : 1976-78, Berlin Wedding, Michael Schmidt