Ciao Billy
Manuela eût pu fait preuve de plus de tact mais préféra éviter de se confondre en palabres. Depuis, attablé comme s’il eût été attaché, Billy ne cessait de déverser des larmes rondes et humides comme la rosée.
— Remue-toi donc un peu, scandait sa mère. Tu vas finir par nous couver un mauvais mal.
Mais Billy ne pouvait s’y résoudre. Il aimait Manuela, elle était sa boussole, son étoile. Elle arriva avec le printemps, légère, vaporeuse. Billy l’aima aussitôt. Chaque jour, ses petits pieds chaussés de souliers vernis dansaient à côté de lui pendant qu’il lui racontait la nature, elle, l’Europe de l’est, la Russie, et même l’Orient, ses couleurs, les vapeurs du thé. Au retour de l’école, il lui présentait Ernestine la tortue, Hector le crapaud apprivoisé et lui apprenait le chant des oiseaux. Lorsque le coucou chantait, chacun d’eux faisait un vœu, Billy plissait les yeux si forts qu’il ne vit jamais que Manuela invoquait le destin les yeux ouverts. Chaque jour, Billy eût aimé prolonger ces moments jubilatoires, assis dans l’herbe jaune. Billy avait bien quelques passions, les échecs, les étoiles, les poissons, mais comme elles ne suscitaient pas l’unanimité, il avait toujours mené une existence de petit garçon solitaire. Depuis que la famille de Manuela s’était installée dans la petite ville d’Altkirch, s’étaient tissés entre elle et lui des liens aussi forts que les rhizomes d’un vieux chêne. Ce matin-là, Billy n’aperçut pas le visage de Manuela, il se dit qu’à son retour de l’école, si le coucou chantait trois fois, il lui rendrait visite. Le coucou chanta, trois, quatre ou cinq fois peut-être. Lorsque Billy arriva de l’autre côté de la passerelle, il réalisa que les rayons déclinant du soleil de cette fin d’après-midi de septembre n’illumineraient plus leurs jeux mais lui disaient plutôt, tu ne la reverras plus, la roulotte est partie avec ses théières dorées, ses tapis de cachemire et son visage de porcelaine emporté dans le tourbillon des feuilles d’automne.
Texte écrit dans le cadre de la semaine de la langue française en 2008 sur le thème de la rencontre, à partir de dix mots imposés (en gras dans le texte).
Légende : 1928, Russische Tanzerin, Hannah Hoch