Et ces glaçons ?
J’espère que cette foutue machine sait qu’on va avoir besoin d’elle, lance Jenny au réfrigérateur. Elle y a entreposé plusieurs litres de vodka et les diodes réparties sur la poignée de l’appareil affichent un lumineux dégradé rouge orangé.
Ce soir, Jenny a souhaité un dj à résidence ; deux platines rondes comme la lune éclairent la soirée. Ces témoins argentés de sa capacité à organiser des fêtes trônent dans un coin de la pièce.
Le dj au bar se sert un verre. Bon son, ose-t-il avant de se replonger dans un verre vide pour y attraper l’olive qui lui a échappée.
Jenny l’a assuré à Léa, le nombre des invités ne se limitera pas aux noms qu’elle a griffonnés sur une feuille de papier froissé au petit-déjeuner. Depuis deux heures maintenant, les allers et venues incessantes confirment sa prédiction.
Léa traverse le salon en quête d’une autre vodka. Un bruit sourd l’arrête net dans son projet. A travers la baie vitrée qui sépare la pièce principale d’une terrasse ouverte sur le jardin, le visage de Jenny dessine un point blanc, translucide, prêt à disparaître dans la nuit noire.
— T’inquiète, j’vais dire à ce mec de se tirer, j’te sers un truc à boire, j’allai justement…
Mais Léa est interrompue par une voix dont elle ne reconnaît pas le visage.
— T’es encore là toi à te mêler de ce qui ne te regarde pas, c’est une histoire entre Jenny et moi !
Jenny, pliée en deux sur sa chaise, la tête dans les mains, se protège de la lune blanche qui en plus d’éclairer effrontément la scène, ne cesse de la faire pâlir. Bientôt la lumière du jour se déposera avec cruauté sur la terrasse puis dans le salon. Leur innocence paraîtra plus grande qu’à cette heure de la nuit.
Tous connaissent l’histoire de Jenny avec ce mec et ceux qui ne la connaissent pas n’ont qu’à regarder et écouter. Quand le week-end précédent il est entré avec son jean serré et sa bouche parfumée à la chlorophylle, Jenny, très excitée, a eu une envie féroce de l’embrasser. Ce qu’elle fit une fois, peut-être deux, juste après elle est retournée danser. Lui ne décollait plus ses yeux de la piste mais pour elle, rien n’avait changé. Elle avait surtout aimé sentir le goût de sa bouche puis elle s’était servie une autre vodka pour effacer l’odeur de la chlorophylle.
Le jour suivant, Jenny, dans sa chambre, toujours grisée par la soirée, joue des touches de son clavier du bout de ses ongles carmin. Étendue sur son lit avec son ordinateur, elle suit plusieurs conversations à la fois avec un dédain si léger que n’importe qui lui pardonnerait.
La douce mélopée du chat lui annonce l’arrivée d’un nouveau message. En soirée demain ? lui demande un ami connecté. En soirée, lui répond-elle illico.
Daninou : Yep cooollll
Janinou : Vodka rouge pour tout le monde !!!!
Daninou : Tro bien
Janinou : T’invite fred, lucas, marie mais surtout pas cette pouffe de suzy
Daninou : T’inquiète, il son cho, jlai voi ce soir, on a rencar, fo kjte laisse
Janinou : Yep tcho, écrit Jenny pour clore la conversation ; le pictogramme rouge qui s’affiche lui confirme que son ami a déserté l’écran.
23 heures. Jeudi. Janinou, Daninou, Léa, comme des milliers d’autres sont rivés sur leur ordinateur. Chacun traque l’annonce d’un événement à venir, d’une soirée organisée qui pimentera leur week-end et les jours suivants quand ils découvriront les photographies qui seront mises en ligne.
Ces échanges numériques n’échappent pas à celui que Jenny ne veut plus voir chez elle. Lui aussi, allongé sur son lit, est rivé à son écran d’ordinateur.
La page Facebook de Jenny lui donne ce soir encore le goût de ses lèvres sur les siennes. Accroc aux fêtes de ces nouvelles sylphides, il en veut encore mais c’est oublier les règles nouvelles qu’elles imposent.
Depuis la soirée, il a tenté en vain de parler avec Jenny ; tous ses messages sont restés sans réponse. Alors il la regarde poser, tantôt dans sa chambre, avec ses copines dans un parc, à une terrasse de café du centre-ville ou dans les couloirs de son lycée. Il la trouve divine. La pâleur de sa peau tranche si bien avec les matières soyeuses et colorées de ses vêtements. Sur certaines photographies, elle affiche une moue boudeuse.
Cette fille sait terriblement jouer avec son image. Sur celle-ci, son large sourire semble lui être tout droit adressé. Elle est encore plus mignonne que dans son souvenir. Ses tentatives d’entrer une nouvelle fois en communication restent vaines. Elle est pourtant toujours connectée mais elle reste silencieuse à ses messages.
Vendredi. Jenny a annoncé sur sa page qu’elle organise ce soir encore une petite fête chez elle. Cette fille a décidément tout pour plaire. D’ailleurs 98 personnes ont répondu positivement à son appel. Lui n’a aucune envie de rester seul face à son écran alors il se décide à tenter une nouvelle fois l’aventure. Il attrape son blouson, vérifie son allure dans le miroir ; une fois dehors, une lune blanche guide ses pas à travers les rues de la ville. Un morceau de musique électronique l’accompagne en boucle jusqu’au lieu des agapes ludiques. Il reconnaît tout de suite la façade de briques rouges et ses grands rectangles de lumière jaune. Il passe d’abord devant la maison sans s’arrêter ; sur les marches du perron, deux filles sont assises et les garçons qui les accompagnent se tiennent debout en demi-cercle devant elles. Leurs rires se mêlent au son de la musique à l’intérieur ; soudain l’un d’eux s’impatiente et décide le reste du groupe à rentrer. Il se dit qu’il devrait profiter de ce moment.
Le morceau qui tourne en boucle dans sa tête passe sur les platines. A l’intérieur, il sent un regard suspect se poser sur ses épaules.
L’autre soir, il a été un des derniers à partir. Tout le monde quittait les lieux et lui, endolori par les verres qu’il avait ingurgités, était planté sur un des fauteuils du salon. Il se souvient s’être fait énergiquement sortir par un mec dont il ne se rappelle pas le visage.
Un grand échalas qui lui barre l’accès au salon : Tu crois que t’es le bienvenu ici ?
Le grand échalas : J’te conseille de pas chercher à rentrer mec, vaudrait mieux que tu cherches un autre truc à faire ce soir, j’pense que Jenny n’a pas non plus très envie de te voir. Sentence prononcé d’une voix grave et déterminée, la musique continue dans l’autre pièce.
Il force le passage mais il comprend soudain au désordre que son entrée provoque qu’il n’est pas le bienvenu. Plusieurs personnes le regardent d’un air obscur, comme si tous avaient convenu qu’ils n’en voulaient pas ici.
Il aperçoit Jenny sur la terrasse ; une de ses copines vient vers lui. Il voudrait rester boire un verre au son des platines, regarder les autres danser, mais on le bouscule et très vite, il se retrouve sur les marches du perron. Un autre groupe se prépare à entrer.
Des gens du groupe : va te faire foutre, connard !
Des gens du groupe : t’inquiète !
Le mec à la porte qui s’est donné pour mission de faire les entrées raconte à qui veut l’écouter ses raisons. Les autres se faufilent, certains se retournent sur lui, d’autres se pressent pour rentrer.
Une fille : Il est mignon ce mec pourquoi tu le laisses pas rentrer !
Légende : 2007, Amiens, autoportrait à la webcam