En transports
Jack n’est pas rentré de la nuit. Quand Victoria entend le bruit des clefs dans la serrure, le jour se lève à peine. Le salon est traversé de ronds de lumière jaune. Jack passe la porte d’entrée et Victoria ne connaît pas ce visage. « J’étais avec Tonio, on a bu des bières dans la voiture. » Jack a la peau blanchie par la nuit. Ses cheveux sont en bataille et ses doigts rougis. Ses mots ont un pouvoir nouveau, celui de figer ce qui les entoure. Victoria voudrait lui raconter l’attente, le téléphone qui sonne dans le vide et les cigarettes qu’elle a fumées mais Jack sent le tabac froid, sa voix est auréolée de l’humidité de la nuit, elle a imprégné ses vêtements, lui donne un air décidé, des traits tirés. Victoria aussi a son caractère et elle a horreur des histoires. Jack s’affale sur le canapé. Il attrappe la guitare suspendue au mur blanc et en gratte nerveusement les cordes. Souvent Victoria s’inquiète. Ce penchant naturel la caractérise mieux que les grains de beauté couleur sable qu’elle a sur les seins. Mais la nuit dernière n’a ressemblé à aucune autre. Victoria a vu les heures défiler sur le cadran et elle aurait voulu les en empêcher. Elle a formé des ronds avec ses cigarettes pour faire réapparaître Jack. A chaque fois qu’elle en a écrasé une, elle a voulu réessayer. Vers six heures, blottie dans son lit, elle s’est assoupie. Elle l’a haï en songe de n’avoir répondu à aucun de ses appels. Elle a envoyé son téléphone à l’autre bout de la pièce. Quand le jour s’est levé, Jack n’était toujours pas rentré. Il est sur le canapé du salon mais son âme est ailleurs, en transports, et Victoria préférerait le voir disparaître.
Nouvelle publiée dans Le Courrier Picard dans le cadre de la semaine de la langue française, 2007.
Légende : 1907, Femme en pleurs, Edvard Munch