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Éblouissements

Ce jour-là, Diane se sent particulièrement légère, empli d’un bonheur inexplicable, qui l’enveloppe et fait de chacune de ses pensées une matière fluide et glissante à la surface de sa conscience. Elle sent la vie douce et facile au point même d’oublier qu’elle a pu lui paraître aride et sèche à d’autres moments de son existence.

Cette matinée de printemps est à la hauteur de ses rêves. Elle lui donne même l’occasion d’en formuler de nouveaux. Des bonheurs simples, futiles diraient certains, mais mis bout à bout, Diane sait pour l’avoir expérimenté depuis ces mois passés dans cette maison avec Tom, qu’ils sont ceux qu’elle veut continuer à chercher.

Ce soir, à son retour du travail, elle profitera du jour qui s’étire pour travailler au jardin. Il faut vraiment qu’elle vienne à bout de ce parterre que l’hiver a rendu si triste. Elle utilisera les ustensiles stockés depuis l’été dernier dans un coin du sous-sol et elle plantera des fleurs pour colorer la terre brune.

Quand elle sort de l’allée pour s’engager sur la chaussée au volant de sa voiture, Diane est attirée par un reflet dans le rétroviseur. La pelouse devant la maison baigne dans un rond de lumière jaune artificielle. L’halogène que Tom a installé sur la façade éclaire inutilement le lever du jour. Il doit pourtant se régler automatiquement sur le niveau de luminosité extérieure et celui situé au-dessus de la porte du garage ne s’est d’ailleurs pas allumé quand Diane en a sorti la voiture.

Le jour se lève à peine mais on distingue déjà nettement les façades des maisons voisines. Le ciel traversé de rubans roses oscille dans des tons pastel. En ce début de matinée, le quartier est figé dans le silence de la nuit, une suite d’habitations identiques, juste distinctes par la couleur des volets et la place de la porte d’entrée ou celle choisie pour l’entrée du garage. Devant chaque maison, un chemin circulaire bordé d’une allée.

Il y a un an, le quartier n’était encore qu’une juxtaposition de terrains vagues, d’abord découpés puis aménagés en parcelles régulières par un promoteur chanceux.

Un panneau publicitaire situé à quelques centaines de mètres du lotissement vante encore les qualités de l’habitat moderne et confortable qu’il y a construit.

Un couple lui aussi séduit par la formule a emménagé ce week-end. Pour les volets, comme Diane et Tom, ils ont choisi un gris perle. C’est aussi la couleur de la maison du panneau publicitaire. Une affiche gigantesque de quatre mètres sur trois, tendues par de solides pilonnes en bois, placée à hauteur suffisante pour donner aux automobilistes la vision oraculaire d’un bonheur possible.

Pendant l’hiver, Diane pouvait à peine distinguer les contours de l’affiche. Le soir, au retour du travail, elle n’aperçoit que les ombres du panneau et de ses piliers en travers de la chaussée.

Aujourd’hui, les personnages sur l’image lui apparaissent distinctement. Au premier plan, sur la pelouse, leur corps est étonnamment plus grand que ne pourra jamais l’être celui de ceux qui les regardent. Par un mauvais effet de perspective (dû à un manque de moyens ou à une absence manifeste de goût du promoteur et de ses chargés de communication), leurs têtes touchent au faîte du toit. Cette impression d’irréalité, Diane aurait pu l’interpréter comme un mauvais présage. Cela aurait pu contrarier son rêve et le transformer en un idéal inaccessible, comme si cette maison qu’elle et Tom choisissaient d’habiter ne pouvait les contenir, ou que leurs projets eussent été trop grands pour s’y déployer. Mais ce matin encore, au volant de sa voiture, quand elle s’engage sur la nationale et qu’elle aperçoit ce rêve épinglé dans un ciel sans nuages, Diane se réjouit qu’il soit devenu réalité.

Le cadran digital de la voiture affiche 8h42, Tom se réveillera bientôt. Avant de partir, Diane a réglé le réveil sur 9 heures, elle a préparé du café et prit soin de laisser la cafetière allumée.

Quand elle passe la porte d’entrée du magasin, Diane pense ce matin-là à la couleur qu’elle choisira pour les murs de l’entrée, et à Tom qui devrait ne plus tarder à se réveiller.

— Vous vous occuperez de vider les cartons ?

Chaussée de ses habituels escarpins et habillée d’une jupe droite qu’elle porte inlassablement depuis que Diane a décroché ce contrat dans ce Kid Wear, Madame Vigarelli fait le tour de ses employés pour leur répartir les tâches de la journée.

C’est le jour des livraisons et cette semaine, c’est au tour de Diane de s’en occuper.

Diane travaille dans un magasin de vêtements pour enfants, et même si elle préfère attendre encore un peu avant d’avoir un bébé, pendant qu’elle s’occupe de déballer les cartons et d’étendre les pièces de la nouvelle collection, Diane rêve à ceux qu’elle choisirait pour l’habiller.
Du grand volume de vêtements qui lui arrive à mi-cuisse, Diane sort des pantalons de toile, des tee-shirts blancs, bleu azur, jaune citron, vert amande et des petits gilets de coton tressé.

Elle les déplie un par un et les aligne sur des portants qu’elle placera à l’avant du magasin pour attirer les clients.

Quand arrive le soir, ce florilège de couleurs lui ferait presque oublier la fatigue de la journée.

Une fois au volant de sa voiture, Diane tourne machinalement le bouton de l’autoradio puis l’éteint aussitôt ; elle a envie de faire le trajet du retour dans le silence. Elle en a eu assez de cette Radio Kid Wear diffusée toute la journée aux quatre coins du magasin, un mix de musique pour enfants et de conseils pour jeunes parents, sur l’éducation, l’alimentation et les sorties nature, une bande son qui fait partie du décor, qui passe en boucle deux à trois fois par jour au point que Diane finisse par ne plus l’entendre ni pouvoir se souvenir de ce qui s’y dit.

La seule chose qui pourra lui faire du bien, c’est travailler au jardin et s’occuper de ce parterre de fleurs avant que Tom ne rentre du travail.
Quand elle quitte la nationale pour s’engager sur le chemin en direction du lotissement, Diane est attirée par une lumière jaune, jamais les jours précédents, elle n’a eu ce point fixe dans son champ de vision. Peu à peu, le point devient une ligne, puis à l’approche de la maison, c’est un faisceau qui balaie la pelouse et vient s’échouer en demi-cercle sur la chaussée.

Diane gare la voiture dans l’allée. Elle sent ses mains sont moites sur le volant. Tom serait parti sans éteindre l’hallogène, à moins qu’il n’ait manqué de temps pour faire demi-tour.

Diane se hâte vers la porte d’entrée à l’arrière de la maison. Elle sent son coeur tapé trop fort contre sa poitrine. Elle prend appui sur la poignée de la baie vitrée et donne une impulsion avec le poids de son corps pour ouvrir la porte. Une fois dans la cuisine, c’est ce point rouge de la cafetière qui la fixe, comme si étonnamment, depuis ce matin, depuis son départ, rien n’avait bougé, rien n’avait changé.

Eléonore Lelong

Légende : 2011, Amiens, photo Eléonore Lelong