Skip to main content

Un instant seulement

Début d’après-midi, en juillet. Aline était étendue sur le canapé de sa maison de bord de mer. Comme une fausse note venue briser le silence, la sonnerie du téléphone retentit. Aline hésita un instant avant de décrocher. Hier à la même heure, c’était une jeune enquêtrice qui voulait l’interroger sur le programme télévisé. Lorsqu’elle lui avait demandé avec insistance si dans la nuit, « ne serait-ce qu’un instant », elle avait regardé une des chaînes qu’elle lui énumérait, Aline avait réalisé qu’elle n’avait, ni pour tromper son ennui, ni pour rompre son insomnie, ne serait-ce qu’un instant allumer le téléviseur de la chambre ou du salon de sa résidence secondaire.

Mais à l’autre bout du fil, c’était Claude, son mari. Son jeune mari comme elle se plaisait à l’appeler. Claude avait 45 ans, elle 24, cela aurait-il dû la préoccuper ? De toute façon, Aline n’aurait pu aller contre son envie irrépressible d’être liée à lui, enfin, partout, et pour toujours. Leur mariage les avait entourés d’une aura d’éternité. Et Aline adorait être protégée.

— Aline ! Tu me réponds enfin !

Claude avait une voix étrangement forte, enjouée. Son ton décidé dénotait avec l’humeur nonchalante d’Aline. Il avait dû téléphoner une première fois et s’inquiéter de ne pas la trouver.

— Tu étais sortie ?
— Non, enfin, si peut-être, juste quelques minutes, pour le courrier.

Dans la matinée, Aline avait profité de la terrasse. Elle avait discuté un instant avec le voisin. Monsieur Limov était un homme courtois, discret. Il habitait avec sa femme la maison voisine. Le jour de son arrivée, monsieur et madame Limov assis côte à côte sur leur terrasse face à la mer l’avaient saluée d’un chaleureux signe de la main. Elle avait d’abord craint se sentir épiée par ce couple de retraités. Puis, le premier soir de son séjour, seule dans la maison, les savoir près d’elle l’avait rassurée.

Un toit au bord de la mer ! Elle en rêvait depuis si longtemps. Une de ces maisons à étages que le soleil irradiait les jours de beau temps ! Le rêve d’Aline. Et Claude lui avait donné réalité. Quelque temps après leur mariage, ils avaient convenu qu’il leur fallait une résidence secondaire. L’été dernier, ils s’étaient décidés après deux jours passés dans un hôtel au Crotoy. Deux atouts de cette petite ville côtière les avaient convaincus : son port au charme désuet et l’immense étendue de sable de gris que l’eau recouvrait ou découvrait aux heures des marées. L’endroit idéal. Car Aline supportait de plus en plus mal la vie parisienne. Elle peignait et elle avait besoin d’horizon. Tout particulièrement, ces dernières semaines, elle s’était sentie en panne d’inspiration. Un soir, elle avait fini par se décider. Partir seule pour travailler dans leur résidence secondaire n’était-il pas une bonne idée ? Claude l’y avait encouragé. Changer d’air ne pouvait que lui être profitable. Il la rejoindrait dès qu’il le pourrait.

Aline avait d’abord suivi les cours des Beaux-Arts de Paris. Quelque temps, un an à peine, et puis à cause d’une sordide histoire avec un professeur de l’école, elle avait subitement arrêté. Élève des cours qu’il donnait, elle avait accepté d’être son modèle. Une après-midi par semaine, elle le retrouvait au sixième étage d’un immeuble cossu en pierre de taille construit dans le style haussmannien. Un jour de juin, alors que l’année de cours se terminait, il avait voulu la caresser tandis qu’elle se déshabillait pour poser dans son atelier. Aline avait hurlé, puis elle avait rassemblé ses affaires et elle était partie en claquant la porte. Homme charismatique, il était autant adulé que décrié. Sa manière de flatter ses étudiants tout en leur prodiguant des conseils agaçait autant qu’elle stimulait. Certains l’adoraient, d’autres ne voyaient en lui qu’un artiste raté au charme vieillissant. Ceux-là avaient conclu à propos d’Aline qu’elle était bien trop naïve et ils avaient arrêté de la fréquenter.

— Je ne peux te dire avec précision combien de temps cela prendra mais je dois rester encore à Paris. Un jour ou deux.

Claude, d’une voix qui lui semblait venir de loin, lui annonçait qu’il était forcé de retarder son arrivée. Collaborateur renommé d’un cabinet d’architecture, il travaillait beaucoup, toujours en flux tendus et l’activité atone de ces derniers mois lui demandait une disponibilité totale quand une opportunité se présentait. Aline sentit une vague de déception l’envahir, semblable à ce voile de chaleur qui la recouvrait sur la terrasse mais au lieu de lui chauffer la nuque, elle sentit son corps se glacer. Aline ne pouvait se résoudre à passer seule les prochaines soirées de juillet. Elle tenta de contenir sa déception et elle pria Claude de la manière la plus convaincante qui soit de la rejoindre aussi vite qu’il le pouvait.

Le silence se fit plus oppressant les jours suivants. Chaque jour, en fin d’après-midi, Aline apercevait monsieur et madame Limov assis face à la mer. Depuis son arrivée, une chape de plomb brûlant maintenait des températures caniculaires. En quelques minutes des gouttes de sueur perlaient à la surface de votre peau. Un matin, pendant les quelques minutes d’un échange banal avec son voisin, elle en avait même ressenti de la gêne. Monsieur Limov transpirait lui aussi, des petites perles d’eau semblables à des perles de rosée recouvraient son front. Et la lumière crue de cette matinée de juillet le forçait à plisser la peau froissée qui lui entourait les yeux. Précipitamment, il avait quitté Aline pour se mettre à l’abri de la chaleur comme on le fait d’une pluie battante.

Claude arriva comme convenu le 13 dans la soirée, Aline était installée sur la terrasse.

— Chérie, quelque chose ne va pas, tu n’es pas heureuse ?
— Je t’attendais, c’est tout.

Claude n’avait jamais trouvé Aline assise seule face à la mer. Dans la voiture, sur la route qui l’emmenait jusqu’au Crotoy, il l’avait imaginée au milieu de toiles et pinceaux, affairée à peindre la mer avec l’entêtement qui était le sien quand elle s’attaquait à un nouveau sujet. Claude espérait qu’Aline trouverait sur la côte picarde une inspiration nouvelle pour sa peinture. Au lieu de cela, il la découvrait abattue, la peau brûlante, un verre de vin à la main.

— Tu ne m’as pas attendu ?

Aline avait une mine bouillie et Claude ne savait si c’était le résultat du vin, du soleil ou de tout autre chose qu’il ne savait nommer.

— Des reproches ?
— Non.
— Sûre ?
— Rien de rien.

Aline, le visage enfantin, avait une moue boudeuse qu’elle ne savait contenir. Qu’aurait-elle pu lui reprocher ? Claude était là, enfin. Il s’assit sur le banc en fer forgé de la terrasse face à la mer.

Claude perçut le soulagement d’Aline. Il prit son verre et but une gorgée de vin.

La lune était pleine, elle éclairait la plage dont la mer s’était retirée.

— D’autres que nous profitent de cette vue tu crois ?
— Sans doute. Je n’en sais rien.
— En tout cas, ça me plaît de me dire qu’elle est à nous. Seuls ici. Rien que toi et moi, je bois à ça !

Aline rit, elle s’appuya contre lui puis l’embrassa comme elle ne l’avait pas fait depuis longtemps, en plein sur la bouche.

Légende : 2016, Ault-Onival, photo Eléonore Lelong