Tu ne me détesteras pas
Même quand il lui avait demandé si elle l’aimait, jamais il n’avait soupçonné que la réponse qu’elle lui donnait, était choisie, délibérément, pour l’effet qu’elle produisait. Rien de ce qu’elle lui avait dit n’avait été laissé au hasard. Souvent, le visage d’Anastasia se superposerait aux visages de ceux qu’il croiserait. En transparence, comme un voile qui les recouvrait. D’abord blanc, lumineux, puis aussi sombre qu’une menace. Prends garde à toi, je t’avais pourtant prévenu. Yon perdait le fil de la discussion et il se frottait les yeux pour effacer le souvenir de celle qu’il avait rencontrée à la fin de l’été dernier.
Il ne lui en voudrait pas, au moins au début. Comment aurait-il pu ? L’inquiétude qui avait suivi sa disparition soudaine ne laissait pas de place aux reproches. Sa rancœur grandirait, plus tard. Mais elle ne le surprendrait pas. Elle l’aiderait même, à chasser le visage d’Anastasia, à l’envoyer au diable. Ce qu’il finirait par souhaiter, sans jamais oser se l’avouer.
Anastasia lui avait souvent demandé : m’aimes-tu Yon ? Son accent russe transformait tous les « u » en « ou ». M’aimes-tou Yon ? Et cela suffisait à le provoquer. « Pas ce soir Yon chéri, je dois me reposer » lui avait-elle dit lors de cette dernière soirée qu’il se repassait en boucle, après sa disparition. Comme d’habitude, les « r » avaient roulé au fond de sa gorge et Yon avait été pris de l’envie irrésistible d’y enfoncer sa langue, d’embrasser sa peau blanche, du tulle sur des pommettes saillantes, ses lèvres rosées, son visage de porcelaine posé sur son cou comme un miroir sur un pied. Anastasia avait dû lui répéter : « pas ce soir Yon chéri, je dois me reposer ». Et les « r » avaient roulé encore plus fort. Elle avait insisté, me-re-po-ser, en détachant chaque syllabe, à voix basse dans l’oreille de Yon.
Anastasia logeait dans une chambre minuscule, au deuxième étage d’une maison amiénoise, dans le quartier de la gare. Yon se souvenait de cette première fois, quand elle lui avait donné le nom de la rue. Riolan. On voyait qu’elle ne savait pas ce qu’elle disait. Riolan, cela ne signifiait rien pour elle, elle semblait même se demander si ce mot pouvait signifier quelque chose pour quiconque. Plusieurs fois, il l’avait suivie chez elle. La chambre était minuscule, les lames de plancher au sol la rendaient supportable, la peinture aux murs s’écaillait et une ampoule pendait du plafond mais Ana avait suspendu des tissus, elle avait punaisé des photos, des cartes postales.
Ni à Maria, sa collègue du laboratoire, ni à son frère Kim, à qui pourtant il croyait qu’il racontait tout ce qu’il lui arrivait, Yon n’avait parlé d’Anastasia. Et quand elle avait disparu, il n’avait pu se confier à personne. Sa relation avec elle avait duré, un mois, peut-être deux, probablement pas assez pour que Yon Berger en parlât à son entourage.
Comment avait-il pu à ce point se laisser berner ? N’avait-il jamais eu l’idée d’une telle duperie ? Avec le temps, ce visage de poupée russe qu’il avait aimé, se fissurerait. Comme de l’eau qui s’engage, se faufile, et envahit tout l’espace vide qu’elle trouve pour se répandre, le temps recouvrirait le souvenir du visage d’Anastasia dans la tête de Yon Berger.
Ana lui avait dit qu’elle travaillait dans un hôtel près de la gare. De 4 heures du matin à midi, elle y servait les petits déjeuners. Elle dressait les tables, les débarrassait, lissait du plat de la main les nappes en coton blanc, puis se tenait prête pour le service suivant. L’après-midi, Ana dormait. Yon passait ses journées dans un laboratoire de recherche agronomique de l’université, une pièce en sous-sol, en forme de bocal, entourée de murs incurvés. Yon était un amoureux des protocoles, de la chimie des corps, de la danse des molécules. Les premières semaines, quand il effritait entre ses doigts fins de chercheur curieux, l’argile pour la mélanger à des extraits de composants chimiques dont il étudiait les effets de sédimentation, Yon ne pouvait chasser son souvenir. Il pensait au grain de sa peau pâle, translucide et l’idée qu’elle puisse être réduite en poussière, l’effrayait.
Derrière ses pupilles transparentes, ses amis et collègues n’auraient pu soupçonner que l’esprit méthodique et rigoureux de Yon Berger divaguait. Jeune chercheur, Yon manipulait et expérimentait, testait, mesurait, relevait, comparait, calculait. Il notait d’une écriture fine et soignée les résultats qu’il enregistrait. Aucun hiatus entre ce que Yon Berger disait vouloir faire, et faisait de ce qu’il disait vouloir.
Pourtant, peu à peu, Yon se surprit à craindre que, de là où elle était, Anastasia n’entende ses pensées, pis, qu’un jour, elle lui fasse payer d’avoir cherché à l’oublier. Alors Yon tentait de les chasser. Comme une injonction, un défi qu’elle lui donnait, post-mortem. Tu ne me détesteras pas.
Il y avait cette discussion que Yon avait eue avec Anastasia la veille de sa disparition. La dernière fois qu’il lui avait parlé. Yon se la remémorait, souvent, elle passait en boucle, comme une bande magnétique qu’il ne cessait de rembobiner. M’aimes-tou, Yon, … Non pas ce soir chéri, je dois me reposer… Yon, le sourire pincé, se rappelait l’avoir embrassée du bout des lèvres. Il s’était forcé à lui sourire, sa peau autour des yeux, plissait, comme s’il refusait de voir ce que cela signifiait.
Et les jours suivants, la réceptionniste de l’hôtel à qui il s’était finalement adressé, lui avait répondu :
– Comment dîtes-vous Anastasia ? Jamais eu d’Anastasia ici. Pour le service du matin ? Vous devez faire erreur monsieur.
Alors Yon qui pourtant sentait le sol se fissurer sous ses pieds, avait dit :
– Vous avez raison, madame, j’ai dû me tromper.
Yon se retrouva rue Riolan. Il chercha d’abord à appuyer sur une sonnette mais la porte de la maison n’était pas fermée. Des journaux sur le sol empêchaient de l’ouvrir complètement mais il réussit à se faufiler. La musique d’une bande FM qu’écoutaient les locataires du rez-de-chaussée se répandait dans le couloir de l’entrée. Au mur, une rangée de boîtes aux lettres en métal léger et malgré tout, plusieurs enveloppes avec la bonne adresse, mais avec des noms qui ne correspondaient pas à ceux inscrits sur les boîtes.
Yon monta les escaliers. Au deuxième étage, sur le palier, le silence de la maison ne fut entrecoupé que par la toux légère du colocataire qui occupait la chambre voisine, face à celle d’Anastasia. Ana, Ana, tu es là, tu m’entends ? C’est moi, Yon. Plusieurs fois, Yon l’appela, d’une voix douce, délicate, presque sourde. Il donna des petits coups contre la porte, mais il ne trouva que du silence. Yon, homme méthodique, rigoureux, essaya de regarder par l’interstice de la serrure, il colla même son oreille contre la porte. Mais il n’entendit que le bruit du vent froid, tourbillonnant, engouffré dans les étages de la maison. A seize heures, Yon Berger était à nouveau dans la rue que longeaient les voies ferrées.
De sa poche, il sortit une enveloppe sur laquelle il avait écrit le prénom d’Ana. Il la déchira avant d’effriter les minuscules morceaux de papier entre ses doigts glacés.
Eléonore Lelong
Légende : 2011, Galerie C/O à Berlin, photo Eléonore Lelong