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Bob Caron par deux copines est un récit biographique écrit à partir d’éléments de la vie d’un peintre et sculpteur sulfureux, voyageur, amoureux des femmes, du jazz et de la peinture.
Bob Caron par deux copines, autoédition, 2007

Texte et entretiens : Eléonore Lelong
Photographies : Catherine Duverger

Sommaire

Garage, moulin, château, bordel

la maison-galerie
pérégrinations domestiques
à Saint-Cézaire

Pratiques artistiques

volutes roses
la famille Caron, la mère, le père, les grands-mères
les péchés de Bob Caron
le jazz

Voyage initiatique

la traversée
dans les rues de Manhattan
d’est en ouest

Chair

fantasmes et chimères
cul et volupté
ça sent le souffre

« Dès l’instant qu’un créateur arrive quelque part, c’est en quelque sorte un appât pour la curiosité alentour ; il faut connaître le nouveau, voir s’il propose quelque chose, beaucoup n’amènent rien, que du culot et pas de talent. J’ai peint et commencé à sculpter la ferraille, j’avais ce qu’il fallait au moulin, soudure électrique, oxygène acétylène, pour braser, chauffer, tordre et rassembler de vrais outils dans des formes incisives correspondant bien à l’idée que j’avais de sculpter des oiseaux. J’ai commencé ma collection avec un aigle que j’ai toujours, les ailes, sont des versoirs de charrue, les plumes, des lames de herse, les crocs destinés à remuer et déformer la terre sont devenues des serres. Il a les ailes déployées et repose sur trois cubes de Pierre que mon ami Oreste Conti, sculpteur m’avait taillés. »

Bob Caron part à New York à bord de L’Indépendance en novembre 1955. Dans des notes tapées à la machine à écrire un jour de 1976 au Crotoy, il raconte : « Je partis un soir, chargé de toiles, de gouache et de quelques mots de vocabulaire, sans me rendre compte que j’allais aussi loin ». Lorsque je visite sa galerie, je découvre l’image de ce départ dans un carton à dessins, une aquarelle peinte à bord du navire qui l’emmène en Amérique.

La traversée

Bob avait peint l’entrée du port de New York, l’avant du bateau qui s’y engageait. Les passagers à son bord s’apprêtaient à débarquer. Parmi eux, cet homme élégant qui se tenait cet après-midi de novembre près de moi dans sa galerie, le dos courbé, habillé d’une chemise épaisse à carreaux à l’encolure soulignée par un long fil noir orné d’une croix dorée.

Avant d’entrer dans le port new-yorkais, Bob était sorti sur le ponton avec ses pinceaux, ses couleurs et ses cartons. Il avait peint pour tuer l’attente. Le jour se levait à peine. Le ciel hésitait encore entre le bleu et le blanc. Le soleil ne chauffait pas assez pour détendre ses traits fatigués par la traversée et l’agitation de l’arrivée. Bob ne distinguait pas encore le continent. Il ne pouvait poser sur cette terre qu’un regard vague et inquiet. De l’autre côté, son ami Tom l’attendait. Il l’hébergerait les premiers jours, le temps de trouver un autre lieu de villégiature.

L’Indépendance fit enfin son entrée dans le port de New York. Autour de lui, les pas se faisaient pressants pour rejoindre la terre ferme, des femmes se fardaient, les hommes remontaient leur col. Un instant Bob eût aimé faire demi-tour, il se serait blotti dans une des cabines du bateau. Là il aurait attendu, se serait endormi, épuisé, vidé de cette énergie inutile qui s’était insinuée dans les moindres recoins de son corps. Allongé, détendu, il n’aurait alors plus rien ressenti de ce qui grimpait à l’intérieur de lui et le faisait tenir debout. Qu’aurait-il eu à faire sinon lutter quelques instants avec lui-même pour oublier qu’il n’avait pas eu le courage d’aller jusqu’au bout de son projet ? La lâcheté aurait vaincu mais elle lui aurait évité cette jalousie mêlée d’admiration qu’il ressentirait parfois.

Il aperçut Tom qui agitait le bras. La France était loin déjà. Il était parti de Cannes, la traversée avait duré des heures, et il était enfin là, assis sur le siège passager de la Pontiac de son ami. (…)

La maison galerie

Dans sa maison galerie de Saint-Valéry-sur-Somme, Bob Caron vit seul même si son amie Monique, sa compagne de vie est chez lui tous les jours ou presque. Elle a un appartement rue de la Ferté, oublie parfois que rien ne l’oblige à rester là et passe la nuit dans cette bâtisse vieille de plus de deux siècles. Située à côté du grenier à sel sur le quai Lejoille, près du port, cette demeure fut au siècle dernier une maison de passe. A côté de l’escalier, Bob Caron raconte entendre les pas des filles de joie danser sur les marches. Le rez-de-chaussée, autrefois salle de restaurant et bar, est transformé en pièce de vie et galerie ouverte sur le port et sur une cour intérieure. Entre les deux pièces, des colombages punaisés de lettres, de dessins d’enfants, de cartes postales griffonnées envoyées par une amie new-yorkaise ou un couple de hollandais de passage dans la ville l’été dernier. Sur le rebord des fleurs artificielles récupérées au cimetière. Ces offrandes qu’il reçoit de sa mère lors de ses visites, il les ramène quai Lejoille et les dépose aux côtés des sculptures et tableaux qui occupent chaque recoin de cette maison de passe du temps où les marins faisaient une halte nocturne dans le port de Saint-Valéry-sur-Somme. Des filles les accueillaient dans les chambres premier étage et traversaient la nuit avec eux avant de reprendre la mer. (…)

Personne ne s’était sérieusement porté acquéreur de ce lieu laissé à l’abandon, squatté, adossé à l’ancien grenier à sel de la ville. Bob Caron y emménage en 1999. Il choisit de ne pas détruire une histoire vieille de plusieurs centaines d’années, de conserver l’architecture du lieu, ses pompes à bière, la découpe de ses pièces. Bob présenter au public, les œuvres de son père aux côtés des siennes dans ce lieu privilégié face à la baie. Il accolera sur le faîte de la façade, le nom de son père au sien. À l’arrière de la maison, rue Augier, derrière un portail en fer forgé, se trouver l’entrée de ce qu’il nomme, « le petit studio », sorte de théâtre, lieu de réception de ses amis. Il y a accroché au mur, une série de vingt-deux nus, des copines qui ont chacune d’elles posé avec un instrument de musique.

Chaque matin, Bob, installé devant son Steinway, pianote. Ce rituel matinal impérieux, fait danser les personnages de ses toiles, femmes, clowns, musiciens et souffle autour de lui, dans les voiles des bateaux amarrés aux quais des ports dans lesquels il a posé son chevalet : Cannes, New York, le Crotoy, Saint-Valéry-sur-Somme. Dans la galerie, mouettes, chouettes rieuses, cormorans, corps de femmes, enlacés, sont comme des mobiles en suspens sur ce qu’est sa vie actuelle, sur les raisons de l’ouverture de cette galerie dans sa Picardie natale qu’il eut envie de rejoindre un jour de l’année 1976, pour retrouver son enfance, le patois picard et sa saveur.

Dans cet univers en rond de bosse, peuplé de symboles anarchiques, Bob est assis dans un rocking-chair, face à la baie. Les pompes à bière doré du bar dessinent des ombres courbées sur les murs de la pièce. Sur la table, un bougeoir dentelé, du courrier, des enveloppes destinées à des associations bienfaitrices, une loupe et des cigarettes qu’il roule mais n’allume plus depuis vingt-cinq ans. Adossée à une panthère en peluche, une poupée au corps de mousse rose, recouvert d’un chandail porte des petites ballerines vernies au bout de ses jambes croisées. Lorsqu’on 1999, Bob décide d’ouvrir cette galerie à Saint-Valéry-sur-Somme, il quitte contre l’avis de Violette et de Monique, ses compagnes d’alors, le château de Noyelles-sur-Mer qu’elles aiment tant. Il prend cette décision de manière impulsive, extrême, immédiate, avec la fulgurance qui le caractérise. Bob ne s’enchevêtre pas dans les fils des toiles qu’il tisse. Il les utilise pour créer des parcelles de lui tout autour, pour aller vers d’autres lieux, d’autres univers. Il aime le petit château, la vie qu’ils y mènent. Violette et lui l’ont acheté en 1982. Monique les y rejoindra. Accueillie dans la demeure, ils occuperont à trois les pièces du château jusqu’en 1999. C’est à cette époque qu’il forme le projet d’écrire un livre qu’il nommerait « Entre trois Moulins ».

« J’ai commencé mon livre, il y a déjà pas mal d’années. Quelque chose m’a poussé à écrire quelques lignes pour parler de ma maison. J’ai fait le tour de la baie de Somme et j’ai choisi de m’arrêter au Crotoy 1976 pour venir habiter près de chez Mado, la grande restauratrice, et le lieu de rendez-vous quasi international, du pouvoir et de la bouffe. Au Crotoy, je me sens bien au milieu de mes toiles et de mes amis, je refais une jolie baraque avec un lieu d’exposition. Je suis remonté du midi pour rendre visite à Mado, une vieille copine, j’en ai marre d’être dans le sud et d’être toujours considéré comme un étranger. Mado prépare un poulet, nous buvons du champagne, et je prends la décision de m’y installer. Quelques détails matériels me restent à régler à Saint-Cézaire pour retrouver mon pays natal. Je retrouve aussi Violette. Lorsque je lui annonce mon projet de vouloir rejoindre la Picardie, elle dit vouloir me suivre.

Au cours de l’année 1976, en accord avec son mari, nous quittons le midi, et en quelques allers et retours, emménageons dans notre petite maison du Crotoy. Contents de retrouver ce lieu qu’a habité, mon père, où quelques travaux nous attendent, nous nous installons et rapidement la maison s’emplit d’amis de Paris, de Cannes ou d’ailleurs. Nous ne sommes pas malheureux, bien au contraire. Je restaure des tableaux, l’intérieur de monuments, nous organisons des expositions, des fêtes. Nous ne sommes pas malheureux, bien au contraire. Je restaure des tableaux, l’intérieur de monuments, nous organisons des expositions, des fêtes. Violette aide beaucoup, elle habille les amis pour les bals costumés. Le Crotoy, nous boude un peu, certains ont peur que je me présente comme maire, et de ce fait, la municipalité boycotte notre dernière soirée carnavalesque. Enfin, nous restons malgré tout quelques années, et subitement, l’envie nous vient de partir dans quelque chose de plus grand, où nous pourrions faire d’autres choses, du culturel, de la musique du jazz. Un de nos amis, représentant, en cosmétique, nous dit, si vous cherchez quelque chose, le château de Noyelles-sur-Mer est à vendre. Nous sautons sur l’occasion, demandons un rendez-vous pour le visiter. Ce n’est pas un grand château, il est petit et très mignon avec ses trois hectares de bois, parcs et jardins, à sept kilomètres du Crotoy, un village autre fois baigné par les flots. J’avais vendu ma maison à Saint-Cézaire en viager avec une rente coquette. Le prix nous semble inaccessible à Violette et à moi. Huit jours se passent, et un coup de téléphone nous informe que le titulaire du viager de ma maison dans le midi, la revend à un docteur en pharmacie, la rente me revenant s’élève à quarante millions d’anciens francs, j’acquiesce de suite. Nous nous retrouvons chez le notaire et achetons avec quarante millions de crédit consenti par le propriétaire du château. Ma maison du Crotoy se vend un an et demi après.

Le château est bien à nous. Nous y entreprenons beaucoup de choses. Le premier festival de jazz a lieu en 1983, nous sommes en 1995 et avons fait le treizième cette année. Au début, nous organisons des stages, de dessin, d’aquarelle, de peinture, de modelage, de tapisserie, de yoga, à la satisfaction de tous, enfants, adolescents, adulte, dans un décor de jardin de huit mille mètres carrés avec deux serres transformées en atelier. Je réalise des sculptures qui prennent de plus en plus de volume. Une animation permet de changer complètement l’attitude du sujet est souvent l’humour donne à la sculpture quelque chose de nouveau.

Des pelouses à tondre, des feuillages à couper, tout est à entretenir pour garder le joli château que j’aimais bien. Il y a toujours de la musique dans l’air et il y en aura toujours tant que je vivrai. On peut tout faire en musique et je l’ai déjà dit. Nous avons dans le château une exposition permanente, avec les peintures de Violette, les miennes et celle de mon père Charles Caron, l’homme à qui je dis chaque jour merci de m’avoir enseigné tant de choses. Pendant quatorze ans, j’organise avec mon petit club d’amis, le Club Decent Club, des petites fêtes, brocantes et festivals de jazz dans le parc. Que de travail, de risques à courir, de reconnaissance aussi, pour le club qui, chaque année accueille, amis, musicien, amoureux du jazz. Son, piste de danse, éclairage, l’orchestre de Zanini ou Éric Luther de Pressac sur le podium, le grand jeu et tout cela, sans grande finance, juste une petite subvention du conseil général que je remercie aussi. Les amis sont les meilleurs avocats à notre cause. Et chaque année nous amène plus de fidèles. L’année dernière, nous étions encore sept cents autour de grandes tables nappées de roses avec des assiettes, verres, bougies et petits bouquets ».

Bob et Monique, Saint-Valéry-sur-Somme, 2006